Sécurité du web: l’heure de la Suisse est arrivée

En rachetant les droits de la biographie d’Edward Snowden et de ses révélations sur la surveillance d’internet pour en faire un film, le réalisateur Oliver Stone déclarait: «C’est la plus grande histoire de notre temps.» Son commentaire n’est guère exagéré. On peut le compléter en ajoutant que, pour la Suisse, cette affaire crée aussi une opportunité historique. Notre neutralité peut devenir la garante de celle d’internet. Notre droit sur la protection des données a le potentiel de faire de la Suisse le coffre-fort numérique du monde.

Les révélations de l’ex-agent de la NSA sur la surveillance d’internet avec la complicité contrainte des Google, Facebook, etc. ont réveillé les autorités. La Cour de justice de l’Union européenne vient de forcer Google à effacer une partie des données d’un internaute à sa demande. En outre, ce droit à l’oubli arrive après que le Parlement européen a voté en avril en faveur de la neutralité du net.

A l’inverse, la Federal Communications Commission américaine a, elle, autorisé les discriminations commerciales (les «fast lanes»), autrement dit la possibilité de faciliter le flux de certaines données aux dépens d’autres. Il reste à savoir comment nos voisins mettront en œuvre cette neutralité. En attendant, la Suisse devrait jouer un rôle proactif et étendre sa neutralité à internet en affichant agressivement ce choix vis-à-vis du reste du monde. C’est son intérêt.

Un vrai savoir-faire helvétique

A l’heure du big data et de la surveillance généralisée d’internet (et pas seulement par les Etats-Unis), les décisions européennes soulignent, en effet, un changement d’attitude vis-à-vis des enjeux du numérique. Ces circonstances nouvelles ramènent sur le devant de la scène une question qui, elle, ne l’est pas.

En 2000, le conseiller d’Etat genevois Guy-Olivier Segond insistait déjà, lors d’une conférence de l’Union internationale des télécommunications, sur les avantages compétitifs de la Suisse dans le domaine de la protection des données. Et puis? Pas mal de marketing et peu de concret, comme en témoigne l’abandon du projet de data center de Yahoo! à Avenches.

Certes, de Crypto AG à Kudelski en passant par ID Quantique ou bien encore WISeKey, il y a bel et bien un vrai savoir-faire suisse dans la sécurité informatique. Mais entre la «fin de la vie privée» annoncée par Marc Zuckerberg (Facebook) et la fin du secret bancaire, les avantages compétitifs de la Suisse étaient passés au second plan. La montée en puissance du cloud computing vient, par exemple, de s’effectuer à l’avantage exclusif des géants américains Microsoft et Amazon, comme le souligne un rapport de Gartner.

Cependant, les réactions européennes aux révélations de Snowden et le débat mondial sur la neutralité du net remettent en selle les avantages suisses. Parce qu’il y a enfin une demande. Google a reçu plus de 40 000 requêtes au titre du droit à l’oubli en moins d’une semaine. L’entreprise Silent Circle, qui développe le smartphone anti-NSA Blackphone, vient d’annoncer le déménagement de son siège à Genève.

Le spin-off du CERN ProtonMail et son service d’e-mails encryptés sont en mode de décollage vertical. L’agence Bloomberg redécouvre que WISeKey protège la racine de sa clé de cryptage dans un bunker de l’armée suisse, autrement dit à l’abri des «grandes oreilles». Le World Economic Forum milite pour que l’ICANN, l’organe qui gère les noms de domaine du web depuis la Californie, ait un second siège à Genève, garant de sa neutralité.

En affaires, on appelle ce genre d’accumulation de signaux apparemment indépendants un momentum. Cela ne dure pas forcément. Il est important que la Suisse institutionnelle et économique se mette d’accord sur une stratégie pour saisir l’opportunité qui s’offre. Faute de quoi la «plus grande histoire de notre temps» lui passera sous le nez.

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