Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

SCULPTURE / Un Chevrolet à La Chaux-de-Fonds

Huit tonnes. Mais huit tonnes tout en légèreté. Depuis le 3 octobre, un buste de Louis Chevrolet, haut de cinq mètres, brille comme un soleil au Parc de l'Ouest de la Chaux-de-Fonds. Au moins quand il fait beau. La sculpture est en effet réalisée à Taïwan en fonte d'acier inoxydable, en partant d'un modèle de Christian Gonzenbach. Il s'agit d'un cadeau de la maison Chevrolet. Elle fêtait son centenaire en 2011, année où a été lancé le concours (restreint) pour ce qui constitue, au propre comme au figuré, un monument. Autrement dit un mémorial.

Restons-en à Chevrolet, avant de passer à Gonzenbach. L'homme est né en 1878 à La Chaux-de-Fonds. Il n'y a pas vécu bien longtemps. En 1887, il habite avec ses parents à Beaune, en Bourgogne. Il y apprend la mécanique. C'est déjà un sportif. Il lui faut encore se contenter de deux roues. Louis court à vélo. On le retrouve à Paris en 1899. A New York l'année suivante. Il deviendra vite un pilote automobile célèbre, au service de la jeune écurie Buick. C'est sa chance. Pour exploiter une gloire naissante, le magnat William Crapot Durant imagine à Detroit une nouvelle marque portant son nom en 1911. La Chevrolet est née.

Une "unsuccess story"

La suite se révèle moins glorieuse. C'est une "unsuccess story". Chevrolet va revendre ses parts dès 1913. Il se veut uniquement pilote. Il aura des accidents graves sur le circuit, puis des déboires financiers. A sa mort, en 1941, il est redevenu simple mécanicien, à Detroit, chez.. Chevrolet. Un aspect que gomme aujourd'hui autant que possible la marque, même si Detroit a subi ces dernières années le même sort que le malheureux Jurassien, aujourd'hui honoré de façon si posthume et si inattendue. Le buste colossal apparaît en effet bien dans la manière de Gonzenbach. Tout se retrouve à l'envers, la tête comme l'inscription sur le socle.

Quelques explications s'imposent à ce stade. Je le sens. Gonzenbach, qui a aujourd'hui 38 ans, ne cesse de mettre en avant le revers des choses. Si le Genevois montre une baleine grandeur nature, c'est en creux. Comme si le spectateur était face au moule, ou alors enfermé dans le cétacé à la manière du Jonas biblique. Les animaux de Christian sont taxidermisés le poil en dedans et le derme en dehors. Quant à ces célèbres bustes de céramique, vus et revus dans de nombreuses expositions, ils découlent d'une œuvre préexistante. L'artiste moule un buste ancien avec un produit qu'il retourne ensuite comme un gant. Le nez devient du coup un creux et les orbites des pleins. D'où toutes sortes de déformations expressives.

Chien empaillé à l'envers

C'est ce dernier traitement qu'a subi Chevrolet, même s'il n'y a pas ici de sculpture préexisteante. Le Suisse reste reconnaissable, tout en prenant un côté abstrait. Vu la taille de l’œuvre, l'acier inoxydable a juste remplacé l'émail au bronze des céramiques. Autant dire que la lumière joue un rôle essentiel. Mais n'est pas le cas le cas pour toute sculpture bien pensée?

Le monument public s'accompagne au Musée des beaux-arts, que dirige avec intelligence Lada Umstätter, d'une petite exposition Gonzenbach. Opportunément intitulée "A Contrario", elle regroupe des travaux réalisés depuis 2009. Le Fonds cantonal genevois a prêté le chien empaillé à l'envers, aussi rose que la panthère du même nom. C'est "Le meilleur ami de l'homme". Des asticots trempés dans l'encre se meuvent sur une vidéo, en créant des dessins abstraits. C'est "Mind Mays". Des téléviseurs se voient aplatis jusqu'à former des tableaux. C'est "Flatland". Dans la salle adjacente, où reste en permanence présentée l'importante collection d'art contemporain formée par le Suisse des Etats-Unis Olivier Mosset, trône bien sûr un buste de céramique. Le contraire eut été étonnant pour cet "A Contrario".

Un dernier mot pour terminer. Qui étaient les autres candidats pour ce concours lancé en 2011? Eh bien Olivier Mosset, précisément, avait présenté un projet commun avec la Genevoise Sylvie Fleury. Le duo moins connu Lang et Baumann y était allé de son plan. Le quatrième candidat avait fait cavalier seul. Il s'agissait du Grec Costas Varotsos. Tout est allé très vite dès le verdict, prononcé en juillet 2012. Le Gonzenbach entrait en productions à Taïwan dès août 2012, avant d'être acheminé, 71 plaques métalliques et des mois de travail plus loin, en septembre 2013 à Rotterdam...

Pratique

Parc de l'Ouest, La Chaux-de-Fonds, présentation permanente. "A Contrario", Musée des beaux-arts, 33, rue des Musées, jusqu'au 16 mars 2014. Tél. 032 967 60 77. Site www.mbac.ch Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 17h. Voir aussi www.gonzenbach.net pour assister à la création de l’œuvre, du moule à la pose finale. Photo (Keystone): Le monument Chevrolet brille même la nuit.

Prochaine chronique le mardi 29 octobre. Lens, en Valais, s'apprête à voir l'ouverture de la Fondation Pierre Arnaud. Un Gianadda bis, mais en alpage.

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