Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

SCULPTURE / Rodin entre par accident au musée de Genève

Attention! Attachez vos ceintures! Tout finira par un "crash" en voiture. A force d'avoir dérapé dans son sujet sur Auguste Rodin, l'exposition actuelle du Musée d'art et d'histoire (MAH) se termine avec une "Giulietta" écrabouillée, élue comme œuvre à part entière par Bertrand Lavier dans un cimetière de voitures. Tout avait pourtant calmement commencé dans les salles, avec l'évocation de la présentation simultanée par le Musée Rath de Rodin, d'Eugène Carrière et de Pierre Puvis de Chavannes en 1896. Comme quoi, on peut finir dans les décors en se mettant à parler d'accident en matière artistique. 

Des expositions sur Rodin, il y en a déjà eu des quantités, et ce n'est pas fini. Riche d'énormes collections provenant pour l'essentiel de la donation (un peu extorquée) faite par le sculpteur en 1916, le Musée Rodin peut les fournir à la demande partout dans le monde. Il en a d'autant plus l'opportunité aujourd'hui qu'il reste partiellement fermé pour travaux. Le sublime hôtel particulier au milieu d'un parc, servant d'atelier parisien au maître, avait besoin d'un gros rafraîchissement. On n'en visite pour l'instant qu'une ou deux chambres, plus la chapelle. Réaménagée en lieu temporaire, cette dernière abrite ainsi jusqu'au 21 septembre le beau "Mapplethorpe-Rodin". Un rapprochement moins opportuniste qu'il pourrait sembler.

Scandale au Musée Rath en 1896 

Vu l'abondance des variations faites sur le thème Rodin, il faut sans cesse innover. Au MAH, Laurence Madeline, responsable du pôle beaux-arts, fait très fort dans le genre. Elle change plusieurs fois d'idée le long d'un parcours pourtant bref. Tout commence par l'exposition Rodin-Carrière-Puvis de 1896, qui provoqua de longues polémiques. Ses promoteurs Auguste Baud-Bovy et Matthias Morhardt étaient allés trop loin. Avec Rodin surtout. La "Tribune de Genève" pouvait ainsi dire de la "Muse tragique", détachée d'un monument à Victor Hugo, qu'elle semblait "échappée d'un hôpital de pestiférés aux seins rongés de pustules gangrenées." 

L'article date de 1897. Il y avait eu entre-temps un don de Rodin à la Ville, complétant un achat. Genève se retrouvait ainsi en possession de trois bronzes, qui possèdent maintenant le mérite d'être des tirages d'époque et non de tardives resucées. Les voici en contexte. Nous sommes là dans le cadre d'une exposition-dossier. Elle se complète comme de juste avec un tableau de Carrière, également acquis en 1896. Une toile vaporeuse que je n'ai pas le souvenir d'avoir vu aux murs du MAH. Un dessin de Puvis provient, lui, du Musée Rodin. C'est là bien modeste pour cet habitué de la peinture monumentale.

Fragments antiques 

La manifestation continue sur le thème de l'inachevé, puis de l'accidentel. Collectionneur de fragments antiques, Rodin n'avait pas peur de ce genre d'imperfections. Plâtres et bronzes se retrouvent donc face à des marbres romains provenant de son Musée. Un rendu pour un prêté. En 2013, le MAH avait envoyé à la superbe exposition "Rodin et l'antique" d'Arles (reprise ensuite à Paris) une très importante statue d'après un original grec, parvenue dans ses collections grâce au legs d'Etienne Duval en 1914. 

Laurence Madeline élargit encore le propos ensuite, comme si elle travaillait en cercles concentriques. Il y a Rodin dessinateur. Il y a surtout celui qui favorise l'inattendu, l'accidentel, amenant ainsi la statuaire à ce qu'on appelle la modernité, mot galvaudé s'il en est. Le patriarche à la barbe blanche ouvrait la voie à d'innombrables successeurs, qui restent ici tous curieusement français jusqu'à la fin. Il y a Bourdelle. Un autre géant. Puis Matisse. Degas, avec ses plâtres endommagés coulés après décès. César, et ses premières voitures compressées.

Dans les ruines du 11 septembre 

César introduit l'aléatoire pur. Nul ne sait comment une automobile sera, une fois broyée. Lavier termine logiquement avec l'équivalent d'une télé-réalité. C'est le vrai objet ayant subi un véritable choc imprévu. Une Giulietta rouge, arrêtée dans sa course. Un peu de politique s'imposait, pour faire sérieux. Il y a donc aussi au MAH des Rodin exhumés dans les ruines du World Trade Center après le 11 septembre. Ils ne sont pas toujours si cassés que ça. C'est solide, une bonne fonte en bronze! 

Il en faut hélas davantage pour convaincre que ces acrobaties intellectuelles. Il y a ici trop de tout, même si le parcours demeure plutôt aéré. Et même de couleurs de fonds! Pourquoi le décor passe-t-il du vert Nil au rouge sang avec un détour par le bleu? Le visiteur a l'impression qu'un perroquet s'est égaré dans les salles. Ce bariolage souligne l'aspect hétéroclite d'une manifestation qui veut en mettre plein la vue. Mieux eut sans doute valu se concentrer sur l'évocation patrimoniale de l'exposition de 1896 ou se contenter du seul accident. Abondance de biens nuit parfois. 

Je terminerai en disant que je ne reçois plus aucune information du Musée d'art et d'histoire depuis quelques mois. Un bug informatique, sans doute.

Pratique

"Rodin. L'accident. L'aléatoire", Musée d'art et d'histoire, 2, rue Charles-Galland, Genève, jusqu'au 28 septembre. Tél. 022 418 26 00, site www.mah-geneve.ch Ouvert du mardi au dimanche de 11h à 18h.  Photo (MAH/Peter Schälchli): "La muse tragique" de Rodin. Une pestiférée?

Prochaine chronique le samedi 28 juin. Pour changer, des livres d'Histoire. Du théâtre, de l'édition et du "bon goût". 

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