Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

SCULPTURE/Orsay traite Carpeaux en superstar

"Il a fallu s'adapter aux lieux." On comprend les problèmes d'Edouard Papet. Le spécialiste de la sculpture du XIXe siècle au Musée d'Orsay ne disposait pas, avec Jean-Baptiste Carpeaux (1827-1875), de la belle liberté que lui laissaient les têtes restaurées de Daumier en 2005 ou les statues polychromes inclues dans l'exposition Gérôme de 2010. "Il n'était pas question de déplacer "La Danse", qui vient d'être restaurée, ni l'énorme plâtre patiné pour la Fontaine de l'Observatoire. Nous avons choisi de tourner autour." 

La grande halle, d'où partaient jadis les trains, a donc été remaniée à son extrémité. Il s'agissait de créer des espaces permettant tout de même un parcours chronologique. Mort d'un cancer à 48 ans, l'artiste est en effet parvenu à donner un œuvre abondant, fait non seulement de marbres ou de terres cuites, mais aussi de peintures et de dessins. "C'était l'occasion de retravailler sur ses nombreux carnets, afin de restituer la lente genèse de certaines statues célèbres."

Une famille modeste, mais envahissante

Carpeaux est né en 1827 à Valenciennes, la ville de Watteau, dont il créera plus tard le monument commémoratif. Famille plus que modeste Elle deviendra envahissante, allant jusqu'à briser son ménage avec une aristocrate, épousée en 1869. Ce petit monde "descend" vite à Paris, où l'adolescent voudra devenir sculpteur. Une perspective difficile, aléatoire et coûteuse en raison du prix des matériaux. Le débutant entre dans l'atelier de François Rude, l'homme de "La Marseillaise" sur l'Arc de triomphe de l'Etoile. Le plus important statuaire de l'époque, certes. Mais un indépendant mal vu des institutions académiques. 

Son élève devra changer de maître pour espérer recevoir le prestigieux Prix de Rome, voie royale menant aux commandes officielles. Il triomphera en 1854, mais n'arrivera à la Villa Médicis que deux ans plus tard. D'où un premier conflit avec les autorités en place. "Elles émailleront toute la carrière de Carpeaux, qui réussira le pari d'être en butte aux les tracasseries de l'administration, tout en devenant le protégé de l'empereur et de l'impératrice." Il fera le buste de Napoléon III, Eugénie achètera "Le prêcheur à la coquille" et "La jeune fille à la coquille". L'artiste donnera le portrait en pied du Prince impérial à huit ans. Le marbre se verra utilisé comme outil de propagande pour habituer le peuple à l'image d'un héritier du trône.... qui ne régnera pourtant jamais.

Conflits au Louvre et à l'Opéra

Quand le Pavillon de Flore du Louvre se voit reconstruit, le sculpteur obtient plusieurs offres. Sa "Flore", aujourd'hui si célèbre, suscite l'ire de l'architecte Hector Lefuel. La tête dépasse de la corniche. Lefuel menace de la couper. La légende veut que l'empereur lui-même soit monté sur l'échafaudage pour donner raison à Carpeaux. Même problème avec "La Danse" sur la façade du nouvel Opéra de Paris. La sensualité de cette création monumentale, en grande partie exécutée par des praticiens, fait scandale. Le Second Empire est partagé entre un libertinage effréné (celui de Napoléon III notamment) et une morale très rigide. Sans la chute du régime en 1870, le haut relief eut été déplacé et remplacé. 

Carpeaux a également maille à partir avec ses commanditaires privés. "Nous montrons le buste en marbre mutilé de la vicomtesse de La Valette, dont Orsay possède le plâtre. Le modèle s'étant trouvé trop vieilli, Carpeaux a anéanti son travail à coup de masse." Il s'agissait cependant pour Rodin, qui en fera une de ses idoles, du plus grand portraitiste de son temps. Il suffit de regarder les visages de Dumas fils, l'auteur de "La dame aux camélias", de Gérôme ou de Gounod. Quelle vie intérieure! Mais quelle prise de risques aussi... L'impératrice, quadragénaire (le début de la fin à l'époque), se gardera bien de poser pour le trublion, en dépit de son amitié.

Commercialisation à outrance

"Il fallait aussi montrer l'homme sachant commercialiser ses œuvres, ce qui ne l'empêchera pas de mourir pauvre." Un vrai mécène, le prince (roumain) de Stirbey, le sauvera du pire en 1874 en le payant et en le logeant. Suivant le Genevois James Pradier, précédant Carrier-Belleuse, le maître de Rodin, dont le château de Compiègne propose en ce moment une belle rétrospective (j'y reviendrai) Carpeaux a ainsi su éditer ses œuvres dans toutes les tailles. Un vrai commerce du bibelot, encouragé par l'essor de la bourgeoisie. Avec la vulgarisation que cela suppose parfois. 

Cette belle exposition est coproduite avec New York, où elle a déjà eu lieu. Edouard Papet se voit du coup associé au conservateur américain James David Draper. "Les Etats-Unis possèdent beaucoup de marbres de Carpeaux, qui nous manquent. Il a fallu renoncer au transport de l'énorme "Ugolin et ses fils", dont nous possédons la version en bronze. Nous l'avons mise en regard du plâtre, retrouvé et restauré pour l'occasion. La grande nouveauté de cette exposition. Je pense honnêtement que deux Ugolin suffisent." Effectivement! Carpeaux, qui n'avait plus été honoré à Paris depuis 1875, pour le centenaire de sa mort, est plutôt bien servi.

Pratique

"Carpeaux, un sculpteur pour l'Empire", Musée d'Orsay, 1, rue de la Légion-d'Honneur, Paris, jusqu'au 28 septembre. Tél. 00331 40 49 48 14, site www.musee-orsay.fr Ouvert tous les jours, sauf lundi, de 9h30 à 18h, le jeudi jusqu'à 21h45.  Photo (RMN): La tête d'Ugolin en bronze. Le sujet est tiré de Dante. Le tyran de Pise fut emmuré avec ses enfants. Les dévorera-t-il pour survivre encore un peu?

Prochaine chronique le jeudi 28 août. Envahies de touristes, Venise, Vérone et Florence sont-elles encore visitables?

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