Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

SCULPTURE / Le Mamco remet les choses à plat avec "Flatland"

Il faut parfois remettre les choses à plat. Le Mamco, qui fête ses 20 ans en 2014, s'y emploie aujourd'hui avec "Flatland". Cette exposition de sculptures ne pouvait se voir proposée que sur le Plateau du premier étage. Il y a, comme ça, des noms prédestinés. 

Le titre fait référence à un livre déjà ancien. Ce mythique ouvrage victorien d'Edwin Abbott Abbott (1838-1926) a paru en 1884. Le professeur et théologien y raconte les aventures du carré dans la seconde dimension. Son univers se retrouvera perturbé par l'arrivée d'une sphère. Peu connu de ce côté de la Manche, le récit reste suffisamment populaire dans les pays anglo-saxons pour avoir donné, en 2007 encore, un film d'animation de long métrage. Les courageux peuvent du reste le découvrir dans son intégralité sur Youtube.

Moquette rouge et tissu ondulé bleu

Ce "Flatland", ou ce "Plat pays", si l'on préfère se raccrocher à la chanson de Jacques Brel (qui date, elle, de 1962), propose donc une réunion de pièces de faible auteur. Pour la plupart très larges à leur base, elles se déploient un peu à la manière de tapis. "La jungle rouge" (1991) de Dominique Gonzales-Foester se compose du reste de coupes de moquette pourpre, empilées les unes sur les autres. "C'était la mer" (1992) de Philippe Parreno, un artiste que d'aucuns considèrent aujourd'hui comme une star, consiste en un tissu bleu ondulé. Quant au "Site No 110" (2010-2013) de Stéphane Steiner, il se présente à la manière d'un plastique blanc (artistement?) froissé. 

Bien sûr, le propos prend parfois un peu plus d'élévation. Les "Pedigree" du Genevois d'adoption Pierre Vadi ressemblent à des chiens crevés. La grand pièce de Kalinka Bock, "One Meter Sculpture" (2013), utilise des poutres de pierre taillée, comme le faisaient naguère les adeptes du land art. Le "Campo du lattuga" (1962), autrement dit le champ de laitues, de Piero Gilardi atteint enfin la hauteur voulue. Très réalistes, les légumes semblent sortir de terre. Un antidote à la somptueuse pièce rose et lisse de John Armleder, "Sans titre" (1993), dont la lumière fait briller les arêtes comme des soleils.

Faibles hauteurs 

Tout ne reste pas tridimensionnel, en fait. Près d'un mur, Ian Wilson propose un cercle tracé à la craie blanche sur le béton du sol. Difficile de faire moins. A l'autre bout du Plateau, Tony Morgan est couché sur le sol pavé d'une grande ville. "Düsseldorf ist ein guter Platz zu schlafen", dit le titre de cette vidéo, un peu primitive, de 1972. "Düsseldorf est un bon endroit pour dormir". Et chacun sait que, même s'il se raconte souvent des histoires à dormir debout, on le fait nettement mieux dans une position horizontale. 

Tirées parfois des collections du Mamco, empruntées à l'occasion aux Fonds cantonal et municipal de Genève (qui manquent cruellement de visibilité), les pièces peuvent ne pas séduire. Certaines interrogent même sérieusement sur les limites de l'art. Quand s'arrête-t-il pour faire place au n'importe quoi? Il n'en reste pas moins que l'ensemble a le mérite de se situer à contre-courant. Dans un monde toujours davantage voué au vertical (il suffit de penser à l'architecture), voici l'éloge du bas et du plat. L'équivalent d'une réhabilitation de la lenteur. Il ne reste plus au Mamco qu'à organiser un jour la présentation d’œuvres minuscules. Ce serait là un pied de nez au gigantisme régnant aujourd'hui dans le monde de l'art contemporain.

Pratique 

"Flatland", Mamco, 10, rue des Vieux-Grenadiers, Genève, jusqu'au 18 mai, Tél. 022 320 61 22, site www.mamco.ch Ouvert du mardi au vendredi de 12h à 18h, le samedi et le dimanche de 11h à 18h. Photo (Ilmari Kakkinen): La pièce de Katinka Bock dans l'exposition consacrée il y a peu par le Mamco à l'artiste. 

Prochaine chronique le dimanche 23 mars. "Véronèse" fait l'objet d'une rétrospective depuis quelques jours à Londres. En avant-première, l'énorme livre d'Alessandra Zamperini sur le peintre vénitien du XVIe siècle.

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