Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

SCULPTURE / Grenouillages à la Fondation Giacometti

Il ne faudrait jamais partir en vacances. Le 12 janvier, je vous annonçais que Catherine Grenier restait à Beaubourg, où sa non-nomination à la direction faisait des vagues. Article préparé à l'avance. L'information restait vraie, mais de justesse. Le 13, le départ de la dame se voyait annoncé. Elle quittait cette maison du bonheur que constitue ce musée national pour une institution privée. J'ai nommé la Fondation Alberto et Annette Giacometti, qui a fêté ses dix ans d'existence en 2013. 

Tout s'est apparemment fait très vite. Rien n'allait plus depuis deux ans dans cette Fondation, perçue comme polémiste et procédurière. Son président Olivier Le Grand se trouvait, à en lire "Le Monde", à couteaux tirés avec la directrice Véronique Wiesinger. Une dame peu commode, en place depuis 2003. On se souvient de ses sempiternelles interventions dénonçant les "faux Giacometti". Elle avait même attaqué Genève, où le Musée Rath avait dédié fin 2009 une rétrospective au sculpteur suisse (1901-1966).

Pétard mouillé à Genève

Rappelons les faits. Alors que l'exposition tirait sur sa fin, Véronique W. lançait sa bombe. Une tête de bronze constituait à l'en croire un faux. Il fallait la rapatrier en France, et si possible la détruire. Notons que la Fondation avait lu auparavant le texte du catalogue, et qu'elle n'avait rien trouvé à redire. Il y a donc eu action devant la Justice suisse. Le propriétaire de l’œuvre a obtenu raison, mais il a subi un préjudice. Deux quotidiens romands, téléguidés par la Fondation et appâtés par l'odeur du pseudo scandale, n'ont pas consacré moins de deux pages à "l'affaire". 

Mais revenons à Paris. Sous pression, Véronique W. a fini par quitter la Fondation. Il lui fallait un ou une remplaçant(e). Membre du conseil d'administration, Didier Semin avait une candidate toute trouvée. Il s'agissait de Catherine Grenier. L'homme vient de Beaubourg. La dame y était dans le malheur. Il l'a convaincue de postuler. Son nom est sorti comme par hasard du chapeau à l'unanimité le 8 janvier. Elle entre en fonction le 1er février. Voilà qui la change du Centre Pompidou où elle s'était retrouvée bec de gaz après sept mois de procédures...

Deux fondations antagonistes 

Catherine G. a aussitôt dévoilé ses objectifs. Riche d'un énorme patrimoine du sculpteur le plus cher du monde, la Fondation a besoin d'"un lieu de présentation permanent, si possible à Paris". Il faudrait "davantage d'expositions Giacometti". Je vous rassure tout de même. La nouvelle directrice pense aux pays émergents. Il conviendra surtout faire la paix après des revers importants. Un dernier procès laisse un goût de cendre. La Fondation Alberto et Annette Giacometti de Paris en est arrivée au procès avec la Stiftung Alberto Giacometti suisse. 

Je sens qu'il me faut maintenant démêler la pelote de nœuds. Oui, il existe bien deux fondations! Celle qu'accueille le Kunsthaus de Zurich possède le mérite de l'antériorité et de la légitimité. Elle a été formée en 1965, du vivant de l'artiste, qui l'a ensuite dotée. Tout a commencé en 1960. La collection d’œuvres du Grison formée à Pittsburgh par David Thompson, la plus importante du monde, était à vendre. Trois millions de francs pour 89 œuvres. On ignorait à cette époque qu'un "Homme qui marche" se vendrait 65 millions de livres chez Sotheby's en février 2010.

Naissance parisienne dans la douleur

Suite à une polémique, ni la Confédération, ni le Canton n'ont voulu acheter. Il fallait du coup réunir des fonds privés.Un certain Hans C. Bechtler s'y est attelé. Trois banques ont prêté sans intérêts afin de conclure l'affaire. La Stiftung a ensuite prospéré. Héritier partiel, Bruno Giacometti (mort à 105 ans!) lui a encore laissé 90 œuvres en 2006. Une partie de ce fonds très varié se voit déposée dans des musées de Bâle ou de Winterthour. 

Il en va autrement pour Paris. La naissance de la Fondation Alberto et Annette Giacometti a été douloureuse, même si nul ne désire le rappeler aujourd'hui. Il suffit de lire l'enquête de l'excellent Vincent Noce, publiée le 18 octobre 1999 dans "Libération". Quatre ans donc avant la naissance officielle au forceps. Le journaliste refait ici l'histoire. Elle commence en 1966. L'artiste meurt. Ses deux frères et un neveu héritent chacun un seizième. Sa veuve Annette le reste.

La veuve et l'avocat

Peu de gens aiment Annette, cette Genevoise rencontrée par l'artiste dans les années 1940. Sa belle-famille la snobe. Alberto était un cavaleur. Il lui a fallu digérer bien des couleuvres. N'empêche qu'elle détient maintenant une grande part de l’œuvre et surtout des droits moraux. Elle trie, puis cherche une solution. Que faire de tout cela, puisqu'elle n'a pas d'enfants? L'avocat et ex-ministre Roland Dumas lui suggère une fondation en 1986. Elle le trouve gentil. Il ne lui demande pas d'argent. Il se contente de pièces de Giacometti. 

Quand Annette meurt, en 1993, rien n'est pourtant fait. Créer une fondation en France tient du parcours du combattant. L'Etat veut par la suite des garanties. Or, le testament de la veuve se révèle ambigu. On ne sait plus si Roland Dumas (connu depuis par l'affaire Christine Devier-Joncours) constitue l'héritier universel, ce qu'il laisse entendre, ou l'administrateur de la succession. Je vous passe un ou deux rebondissements. Entre Me Tajan en jeu. Le plus célèbre commissaire priseur de France. Il vend des choses afin de régler les frais de succession, sans s'oublier pour autant. Sa seule estimation du patrimoine Giacometti vaut selon lui 7,7 millions de francs (français tout de même) d'honoraires.

Bronzes tout neufs 

Je veux bien que l'être humain soit oublieux par nature. Mais il existe de nos jours Internet. La Fondation Alberto et Annette, née finalement en 2003, ne jouit pas du même crédit intellectuel que la Stiftung Alberto. Or, ses droits moraux majoritaires lui permettent de couler des bronzes. Neufs, mais légaux. Comme pour Rodin ou Maillol. Véronique Wiesinger en a lâché beaucoup sur le marché. Un marché toujours plus juteux. A fini par arriver ce qui devait arriver. La Stiftung a protesté, puis elle a été en Justice. Elle l'a emporté en janvier 2013. D'où des problèmes supplémentaires au sein de la direction. 

On voit que Catherine Grenier a du pain sur la planche. Il s'agit de mettre les parties d'accord. Trop de bruits fâcheux dans la presse feraient mauvais effet. Les gens finiraient par se rendre compte que la fondaton française tire, en les numérotant certes, et avec le droit pour elle, des bronzes tout frais comme les pâtissiers coulent des lapins en chocolat à Pâques. Et puis, Alberto Giacometti, que ces choses auraient bien fait rire, mérite tout de même mieux que ces chicanes en coulisses. Photo (AFP): La vente de "L'homme qui marche" en février 2010 chez Sotheby's. Soixante-cinq millions de livres!

Prochaine chronique le mercredi 22 janvier. Marché de l'art. La BRAFA à Bruxelles et les cancans parisiens.

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