Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

SCULPTURE / Giacometti, Richier et Marini à Lausanne

Ils étaient faits pour se rencontrer, comme certains personnages de roman. A la déclaration de la guerre, en 1939, Germaine Richier se trouve en vacances à Zurich avec son mari, le plasticien alémanique Otto Charles Bänninger. Ils ne reviendront pas à Paris. En 1941, Alberto Giacometti quitte la capitale française afin de rencontrer à Genève sa mère et son neveu orphelin. Il y restera jusqu'en 1945. Après le bombardement ayant détruit son atelier milanais, fin 1942, Marino Marini profite de ce que sa femme soit Tessinoise pour se replier sur la Suisse. Trois pionniers de la sculpture moderne se retrouvent en présence, à un moment crucial. C'est ici que leur art va véritablement naître. 

L'ancrage helvétique a pourtant été curieusement évacué de l'actuelle présentation du Musée cantonal des beaux-arts de Lausanne, organisée par le conservateur Camille Lévêque-Claudet. Il est permis de le regretter, d'autant plus que cette manifestation axée autour de "la figure tourmentée" aurait permis d'inclure l'Autrichien Fritz Wotruba, avec qui Richier et Marini ont beaucoup exposé à l'époque, ou l'Allemand Hans Josephsohn, qui s'installe en 1940 à Zurich après un détour par l'Italie. Il s'agit il est vrai de figures moins connues, même si Josephsohn vient d'être mis au top par la dernière Biennale de Venise, qui s'est terminée en novembre 2013.

L'importance de la réalité

S'appuyant ses des œuvres sorties de collections publiques et privées helvétiques, "Giacometti, Marini, Richier" préfère des approches thématiques englobant les parcours entiers des trois protagonistes. Tout commence donc par des "Explorations" remontant aux années 20 et 30. Les acteurs restent alors jeunes. Ils sont nés en 1901 et 1902. Alberto et Germaine viennent de l'atelier d'Antoine Bourdelle, qui laisse sur eux sa marque. Marino se situe dans la lignée de la sculpture italienne du jeune XXe siècle, dominée par la figure d'Arturo Martini. C'est le seul du trio à être consacré. En 1936 et 1938, il a participé en force à la Biennale. 

Tous trois sont restés (ou redevenu, dans le cas de Giacometti) figuratifs. Une certaine forme de réalisme leur paraît indispensable pour fixer la gravité du moment. L'abstraction, comme dira par la suite Francis Bacon, flirte toujours avec le décoratif. Ce choix se révélera le bon. On a légitimement pu parler, à propos de Richier et de Giacometti (Marini demeure aujourd'hui encore très peu connu en France) de "sculpture existentialiste". Post-atomique. D'après les camps. Germaine Richier anticipe même des angoisses nouvelles avec ces hybridations entre l'humain et l'animal. Ses mantes religieuses et ses fourmis géantes deviennent pour le spectateur des mutantes dévoreuses.

Coïncidence entre Lausanne et Berne

Est-ce une coïncidence? L'accrochage lausannois vient quelques semaines seulement après l'ouverture de la rétrospective Richier du Kunstmuseum de Berne, visible jusqu'en avril. Il ne s'agit pas d'une réhabilitation. Nul n'a jamais dénigré l'artiste, morte encore jeune en 1959. Disons plutôt que cette personnalité discrète, bien défendue par des galeristes suisses comme François Ditesheim ou Jan Krugier, passe à la vitesse supérieure. Il s'agit désormais d'une star de l'art moderne et non plus d'une sorte de figurante. On l'avait sous-estimée. 

En faisant la part belle aux dessins et aux gravures de Richier, la mise en scène du Kunstmuseum de Berne se révèle à la fois compacte et chaleureuse. Le décor choisi à Lausanne par Marguerite Latrille paraît froid en comparaison. Il y a peu de choses dans d'immenses salles. Trop hautes. D'où un certain flottement. Le blanc cru des murs met finalement mal le bronze des œuvres en valeur. Il y a là un côté mouche dans du lait ou publicité pour insecticides. On l'aura compris. Le cérébral prime sur le sensuel au Palais de Rumine. Et puis, soyons justes. Si le plaisir est grand de retrouver Marini, qu'il faut normalement chercher dans son église-musée de Florence, il y a trop d'expositions dédiées à Giacometti depuis quelques années. D'où un petit sentiment de lassitude...

Pratique 

"Giacometti, Marini, Richier, La figure tourmentée", Musée cantonal des beaux-arts, Palais de Rumine, 6, place de la Riponne, Lausanne, jusqu'au 27 avril. Tél.021 316 34 45 Ouvert mardi et mercredi de 11h à 18h, le jeudi de 11h à 20h, du vendredi au dimanche de 11h à 17h.

P.S. Une étiquette sur un mur et une notice de catalogue parle de l'achat d'un bronze de Richier en 1942 grâce aux "contributions de doux amis de l'art de Winterthour". Ces gens ne seraient-ils pas plutôt "douze"?

Photo (Pro Litteris/Mauro Magliani): Le "Cavalier" de Marino Marini, coulé en 1953.

Prochaine chronique le jeudi 13 février. Il y a des centaines de films anciens à voir (en entier) sur Youtube. Je vous raconte mes nuits avec Betty Grable.

 

 

 

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