Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

SCULPTURE/Fribourg retrouve Marcello

Elle s'est fait un nom avec un prénom masculin. L'époque voulait cela. Il suffit de penser à ces grandes auteures du XIXe siècle que restent George Eliot ou Georges Sand. L'époque peinait à prendre les femmes au sérieux. Marcello se voulait en plus sculpteur. Un art d'homme. Passe encore qu'une dame peigne des fleurs à l'aquarelle ou trace des portraits d'enfant au pastel. Mais modeler la glaise! Mais tailler le marbre, ça non! 

Rien ne prédisposait la Fribourgeoise Adélaïde d'Affry, dite Adèle (1836-1879), à défier ainsi les conventions. Elle sortait d'une des meilleures familles de la ville. Orpheline de père, elle avait été élevée comme sa sœur par une mère très respectable. A 20 ans, la provinciale avait en plus touché le jack-pot. Le duc de Castiglione, un Colonna, l'avait demandée en mariage. Autant dire qu'elle allait s'allier à une des familles les plus nobles d'Europe. Avec les Colonna, qui occupent encore aujourd'hui tout un quartier de Rome, on rejoint l'An Mil.

Un incognito vite percé 

Seulement voilà! L'époux mourut d'un vilaine fièvre après huit mois de mariage. Sa veuve se passionnait pour les arts. Elle prendra en Italie les leçons de Max Imhof, un statuaire suisse. Elle montrera vite des dons, qu'elle va exploiter, tout en poursuivant des études très personnelles de philosophie, de religion ou de littérature. En 1863, Marcello peut se lancer. Trois de ses réalisations font sensation au Salon parisien. L'incognito se voit vite percé. Il s'agit d'une femme du monde, qui a sa place dans l'entourage de Napoléon III. 

L'actuelle exposition au Musée d'art et d'histoire de Fribourg, la première qui lui soit dédiée en ces lieux depuis trente-cinq ans, parle d'une "artiste entre cour et bohème". C'est assez juste. La jeune et jolie débutante se lie avec l'empereur, dont elle restera l'amie après la chute du régime en 1870. Elle fréquente parallèlement des confrères: Carpeaux, Clesinger, les peintres Henri Regnault, Georges Clairin et même Gustave Courbet. Le lien sera maintenu avec ce dernier, réfugié en terre vaudoise. La chose n'est pas aussi sensationnelle qu'elle peut le sembler. Le monde des Tuileries et de Compiègne se révèle très mêlé. Il faut dire que l'Empire repose sur une douteuse légitimité.

Modeler oui, tailler le marbre non 

Adèle partage ainsi son temps. D'un côté elle modèle. De l'autre, elle parade. La Suissesse ne taille que peu le marbre. Elle se contente de créer des sujets, exécutés dans leur version définitive par des praticiens. La chose n'a alors rien d'étonnant. Rodin lui-même confiait ses blocs à une armée d'aides (dont deux femmes!), qui transcrivaient sa pensée dans la pierre. Les cartouches du Musée Rodin, à Paris, portent ainsi depuis quelques années un double nom d'auteur. 

La carrière de Marcello, bientôt malade, connaît au fil du temps des hauts et des bas. Elle atteint son sommet lorsque Charles Garnier choisit "La Pythie", un grand bronze, pour l'Opéra de Paris. A ce moment, son auteure s'est tournée vers la peinture, plus compatible avec sa santé déclinante. Elle donne avant tout des portraits, dont ceux d'une certaine Berthe Morisot. Ils sont exécutés avec un beau métier encore classique, mais vigoureux.

Un talent puissant mais froid

A sa mort, l'artiste demandait une réplique de ses statues les plus célèbres. Elles devaient rejoindre un Musée Marcello, qui a fini par fusionner avec l'actuel Musée d'art et d'histoire. Une Fondation Marcello, créée en 1963, célèbre par ailleurs sa mémoire. Elle a donné ses lettres aux archives en 2012. Une édition de la volumineuse correspondance d'Adèle d'Affry avec tout ce qui avait un nom en Europe est prévue. Le public peut aujourd'hui voir de sa main quelques feuillets, écrits des deux côtés, une fois dans le sens vertical, une fois dans l'horizontal. 

Bien conçue, l'exposition suit la trajectoire, finalement courte, de Marcello avec l'essentiel des œuvres. Manque l'énorme "Hécate", intransportable depuis Montpellier. Le parcours illustre un talent puissant, mais froid. La transposition en marbre a gelé l'idée. Il y a aussi là des tableaux appartenant pour la plupart à Fribourg, qui a hérité de Marcello ses Delacroix ou ses Regnault (un bel artiste, mort jeune pendant la guerre de 1870). Une section rapproche la Fribourgeoise des femmes artistes de son temps. La sculptrice Adélaïde Maraïni-Pandiani, restée méconnue, se retrouve ainsi aux côtés d'une certaine Sarah Bernhardt. L'actrice vidait son trop-plein d'énergie en réalisant des sculptures pour le moins surprenantes. 

L'exposition a bénéficié d'une presse abondante. La campagne d'affichage reste continue. Il s'agit d'un effort patrimonial important. Le public peine hélas à suivre. Le samedi après-midi où j'étais dans les salles, il n'y avait de présents que les gardiens et moi. On ne peut que le regretter.

Pratique

"Marcello", Musée d'art et d'histoire, 12, rue de Morat, Fribourg, jusqu'au 22 février. Tél.026 305 51 40, site www.mahf.ch Ouvert du mardi au dimanche de 11h à 18h, le jeudi jusqu'à 20h. Photo (MAH Fribourg): Adèle d'Affry, dite Marcello, par Edouard Blanchard. Le côté Cour.

Prochaine chronique le jeudi 25 décembre. Le Musée d'art et d'histoire de Fribourg achète, très cher, un tableau de son peintre médiéval Hans Fries.

P.S. Il est temps de présenter mes voeux et ma sympathie. Je sais que certains d'entre vous vont subir ce qui me semble un des combles de la misère humaine: passer Noël en famille au chalet.

Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info

Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."