Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

SCULPTURE / Florence honore le méchant Baccio Bandinelli

C'est le méchant. Le traître de mélodrame. Quand on prononce le nom de Bartolomeo Brandini, plus connu sous son sobriquet de Baccio Bandinelli, les haines montent. Selon Vasari, qui fut son élève avant de devenir son biographe, le sculpteur aurait taillé en pièces le carton de son rival Michel-Ange pour "La bataille de Cascina" par pure jalousie. Dans ses magnifiques mémoires (qui préfigurent les romans d'Alexandre Dumas), Benvenuto Cellini l'accuse d'avoir fourni, exprès, un bloc de marbre pourri afin de lui faire rater une de ses statues. 

Autant dire que les rivalités se situent haut. Michel-Ange avait beau avoir du génie. L'homme était doté d'un caractère épouvantable. Quant à Cellini, matamore non moins doué, il intriguait à tout-va de Florence à Fontainebleau. Il faut dire que le marché de la grande sculpture est par définition toujours resté étroit. Difficile de demeurer éternellement le favori des Médicis en la matière. Né en 1493 et mort en 1560, Bandinelli s'y employa par tous les moyens. Il sut plaire aux papes de la famille, Léon X et Clément VII, comme au duc Cosimo Ier.

Une longue barbe reconnaissable 

Pas difficile de reconnaître le visage de Baccio. Il a commis de nombreux autoportraits, comme le prouve l'actuelle exposition que lui consacre le Bargello de Florence. Sa longue barbe semble celle du "Moïse" de Michel-Ange. Plus difficile d'identifier ses œuvres, réalisées dans le goût froid caractérisant le maniérisme florentin. On peut écarter la plupart des bronzes. Bandinelli ne s'attaquait normalement qu'au marbre le plus blanc. Une pratique que devait inverser son successeur. Giambologna, qui était en fait Flamand (Douai ne se verra rattaché que tard à la France), préférera toujours le bronze, plus léger, dont il deviendra le virtuose absolu. 

Il fallait du culot pour vouloir réhabiliter Bandinelli, que Vasari trouvait "terribile di lingua e d'ingegno". L'artiste s'était condamné lui-même pour la postérité. Loué poliment jusqu'au XVIIIe siècle, il a ainsi été déboulonné par des historiens d'art aussi influents que Bernard Berenson (surnommé BB, comme une certaine Brigitte Bardot) ou John Pope Hennessy. Detlef Heikamp et Beatrice Paolozzi Strozzi (une dame à qui l'on doit la récente exposition "Le printemps de la renaissance" au Louvre) se sont attelés à la tâche. La rétrospective devait se dérouler au Bargello. Le musée florentin possède une grande partie de l'oeuvre non monumental.

Des dessins admirables 

Et que voit-on, dans les salles de ce palais gothique? Des statues, des reliefs, des maquettes en terre ou même en cire, bien sûr! Mais aussi quelques tableaux. Bandinelli a un peu peint, mais sans grand succès. Une large place se voit enfin réservée aux dessins (ici un peu entassés). La part graphique, redécouverte au XXe siècle, constitue  la portion la plus vivante de la création bandinellienne (osons le néologisme!). Les Offices voisins possèdent de plus une quantité de feuilles de sa main. Surtout à la plume. On se demande juste pourquoi certaines se sont vus livrées sous forme de fac-similés. 

Ces dessins forment la partie la plus vivante de l'exposition, à voir le matin, le Bargello fermant l'après-midi. Avec les esquisses, tout de même! Le problème de l'artiste, c'est en effet qu'il perd en vitalité au fur et à mesure qu'il agrandit ses projets. Son colossal "Adam et Eve", destiné au Duomo, devient ainsi d'une épouvantable sécheresse. Il en va de même pour l'"Hercule et Cacus", situé devant le Palazzo Vecchio, et visible ici dans la vidéo regroupant les "monstres" indéplaçables. Benvenuto Cellini comparait du reste cette double figure masculine à des sacs de melons...

Une vision objective 

Prêtés par le Musée de la cathédrale, fermé pour de nouveaux travaux d'agrandissement, les reliefs destinés à une clôture monumentale, restée inachevée, séduisent davantage. Nous revenons à quelque chose de plus modeste. De plus à la portée de l'auteur. C'est bien vers les créations humbles que l’œil revient toujours. Mais, comme le disent Detlef Heikamp et Beatrice Paolozzi Strozzi dans un long entretien accordé au "Giornale dell'Arte" du mois d'avril, le but est de tout montrer. "Il faut arriver à une vision plus objective et plus équitable de l'artiste en proposant ses œuvres sans préjugés".

Pratique

"Bandinelli, Scultore e maestro, 1493-1560", Bargello, 4, via Proconsolo, Florence, jusqu'au 13 juillet. Tél. 0039055 238 86 06, site www.polomuseale.firenze.it. Ouvert tous les jours de 8h15 à 14h. Prévoir une longue visite. Le musée abrite non seulement des pièces essentielles de Michel-Ange ou de Donatello, mais de superbes collections d'ivoires, de céramiques ou de petits bronzes. Photo (DR): L'un des petits reliefs de l'artiste. Préférable aux grandes machines!

Prochaine chronique le samedi 7 juin. L'été se prépare dans le Sud de la France, d'Avignon à Arles en passant par Aix et Montpellier.

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