Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

SCULPTURE/Compiègne relance Carrier-Belleuse

C'était un nom. Un nom recouvrant beaucoup de choses, d'ailleurs. Albert Ernest Carrier-Belleuse (1824-1887) étonnait ses contemporains par son inlassable productivité. Les journalistes décrivaient son atelier du 15, rue de La Tour-d'Auvergne, à Paris, comme une sorte d'usine. Il en sortait chaque jour des bustes, des modèles de pendule ou des surtout de table. Daumier, dont Carrier-Belleuse donna une effigie remarquable, traça ainsi une caricature du maître sculptant deux statues à la fois. 

Carrier-Belleuse se retrouve aujourd'hui au Palais de Compiègne, un château plutôt lugubre. Le visiteur imagine mal qu'il abrita les plus joyeuses fêtes de la Cour de Napoléon III, un souverain qui posa bien sûr pour Carrier-Belleuse. Notons cependant que le titre de l'exposition implique une restriction. L'artiste s'y voit présenté comme "le maître de Rodin", ce qu'il fut effectivement dès 1864. Le public a du coup l'impression que son importance se limite à cet apprentissage. Notons à ce propos que Carrier-Belleuse forma aussi Jules Dalou, Alexandre Falguière ou Jules Desbois, qui connurent tous la gloire à la fin du XIXe siècle.

Des débuts plutôt modestes 

L'homme aujourd'hui honoré par les Musées de France était pourtant entré dans la carrière par la porte de service. Abandonnée par son époux, sa mère n'avait pu le placer qu'à la Petite Ecole. Carrier-Belleuse n'a ainsi jamais pu tenter le "Prix de Rome". Sa chance fut de cousiner avec François Arago, scientifique promu ministre en 1848. Son appui lui permit de commencer ce qu'on pourrait appeler une "carrière bis". Le débutant fournit quantité de projets décoratifs, en France comme en Angleterre. Il travailla donc pour un artisanat de luxe, certes, mais d'un luxe toujours plus industriel: vaisselle ou objets d'art. 

Travailleur acharné, l'homme triomphe dès la fin des années 1850. C'est la vedette du Second Empire avec Jean-Baptiste Carpeaux, aujourd'hui exposé à Orsay (je viens d'en parler). Il donne les sculptures décoratives du Théâtre de la Renaissance, les grands candélabres de l'Opéra ou les consoles de bronze de la marquise de Païva, courtisane élevée au rang d'institution nationale. Il réalise, en prime de ses marbres, une quantité effarante de bustes en terre cuite. On y sent l'influence diffuse de la Renaissance italienne et celle, parfois marquée jusqu'au pastiche, du XVIIIe siècle français. C'est joli. Très joli. Trop joli.

Une équipe de vingt personnes 

L'artiste ne peut bien sûr pas produire ça seul. Il crée une équipe d'une vingtaine de praticiens qui "font" du Carrier-Belleuse toute la journée. Difficile de distinguer les mains. Celles de Rodin (1840-1917) lui-même se coulent dans le moule. On le voit à Compiègne. La dizaine de Rodin des années 1870, ici présentés, ressemble étrangement à la manière du maître, qu'il suivra jusqu'au chantier de la Bourse de Bruxelles. Il y aura alors conflit. Le disciple veut s'émanciper. 

La réconciliation intervient vite. Carrier-Belleuse fait engager Rodin, désargenté, à la Manufacture de Sèvres, qu'il dirige en réformateur dès 1875. Il prend parti pour son disciple au moment du scandale créé par "L'âge d'airain" en 1877. Une sculpture si réaliste qu'elle passe pour un vulgaire moulage. Rodin pétrit enfin le grand buste de son maître, à la crinière flamboyante, en 1882. Devenu lui-même âgé, il dira de lui: "Ses esquisses étaient admirables. A l'exécution, cela se refroidissait, mais l'artiste avait une grande valeur réelle."

Un lieu peu adéquat 

Il faut cependant relever que Rodin n'a pas pris de Carrier-Belleuse que des leçons de sculptures. A l'Hôtel Biron, devenu depuis le Musée Rodin de Paris, il organise son atelier sur son modèle. Le sculpteur utilise entre cinq et vingt-six personnes pour l'assister, en taillant surtout les marbres. Les ruptures se retrouveront quand ses employés les plus doués partiront. Citons François Pompon (le futur spécialiste de la sculpture animalière), Charles Despiau et surtout Antoine Bourdelle. Je citerai aussi pour mémoire Camille Claudel... Des artistes qui deviennent ainsi, de manière détournée, les petits enfants de Carrier-Belleuse. 

Bien conçue par les commissaires June Hargrove et Gilles Grandjean, adroitement présentée en dépit de la tristesse du lieu, l'exposition aurait pourtant semblé plus à sa place au Musée Rodin. Ses visiteurs auraient mieux senti la filiation, puis l'affranchissement. Lesdits visiteurs auraient par ailleurs été plus nombreux. On ne se bouscule pas à Compiègne, dans le château dessiné sous Louis XV par Ange-Jacques Gabriel, en dépit de la beauté de certains décors du Premier et du Second Empire...

Pratique

"Carrier-Belleuse, le maître de Rodin", Palais de Compiègne, jusqu'au 27 octobre. Site www.musee-chateau-compiegne.fr Ouvert tous les jours, sauf mardi, de 10h à 18h. Photo (RMN): Un des innombrables bustes modelés par le maître dans le goût du XVIIIe siècle.

Prochaine chronique le lundi 8 septembre. Courbet à Bâle et à Genève. Duo ou duel?

 

 

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