Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

SCULPTURE / Christian Gonzenbach met le monde à l'envers

On connaît ses bustes de céramique lustrée. Ils forment l'envers de sculptures classiques. Homère ou Madame de Pompadour. Christian Gonzenbach a retourné son moule comme un gant pour faire des pleins des creux, et vice-versa. On a parfois vu ses animaux empaillés dans l'autre sens, puis teints en rose. Le derme se trouve à l'extérieur. Les poils à l'intérieur. Visite au Genevois le plus présent sur la scène romande, avec de nombreuses incursions à l'extérieur. 

Le lieu se révèle à la fois glacial et chaleureux. Situé à Saint-Jean, dans les caves d'un vieil immeuble, l'immense atelier de Christian Gonzenbach n'est ni chauffé, ni sans doute même chauffable. Mais il se voit bourré jusqu'à la gueule d’œuvres et d'objets. "Je conserve tout". Dans un ordre parfois réel. De vastes tiroirs sont étiquetés "scotch", "pinceaux", "marteaux" ou "agrafeuses". On le constate. Le Genevois constitue de toute évidence un manuel. "Je le dois à ma formation dans les arts appliqués." N'a-t-il pas peur de passer du coup pour un bricoleur? Sourire, mince et discret. "Absolument pas. Les travaux pratiques m'ont vacciné contre les préjugés." 

Christian Gonzenbach, pourriez-vous vous présenter?
Je suis né à Genève e 1975. A 38 ans, je reste ce que l'on appelle un jeune artiste. Certains affirment aujourd'hui qu'on le demeure jusqu'à 65 ans. J'ai encore de la marge. Le fait d'être né ici fait-il automatiquement de moi un Genevois? Je me le demande. Mes parents venaient de Zurich. Quand j'étais petit, j'avais l'accent suisse-allemand. 

Avez-vous eu ce qu'on appelle la vocation artistique?
Non. Je me sentais scientifique. J'ai commencé la biologie. Je suivais la voie tracée par mon père et ma mère. Une attirance artistique leur aurait semblé inexplicable. Je n'ai bien sûr pas terminé, mais il me subsiste de cette formation un goût pour la recherche et l'expérimentation. Un goût que la céramique a aiguillonné, même si je me tourne aujourd'hui vers le métal ou le béton. Il me faut entamer un dialogue avec la matière, et par là avec le monde. 

Un art appliqué.
Absolument! Dans le cours que j'ai reçus, on apprenait surtout le faire. Les matériaux. Les processus. L'intelligence de la main finissait par se développer. Avec Philippe Barde et Setsuko Nagasawa, je ne faisais pas à proprement parler de la poterie, mais de la sculpture. J'ai ensuite eu l'occasion de passer un an au Japon, et deux mois en Chine. J'ai été confronté là-bas à une vision plus traditionnelle. Un art classique dont je ne me sers pas, mais qui me nourrit pourtant. J'ai mis la céramique en veilleuse par la suite. A Londres, où j'ai passé un master, je me suis tourné vers le film d'animation avec de la pâte à modeler, des cornichons et déjà des animaux morts. J'animais l'inanimé. La nature morte reprenait vie. 

Retour ensuite à Genève...
...et à la céramique. Je la vois plutôt comme un état d'esprit que comme une substance. Je travaille les notions d'endroit et d'envers. Mon côté biologiste. Les choses ne viennent pas de rien. Elles donnent naissance les unes aux autres. Je fais ainsi beaucoup de moulages, que je retourne afin de voir ce que cela donne. Le monde ordinaire ne me suffit pas. Il me faut faire sortir d'autre choses de ses interstices. Un objet comme celui-ci. Tenez! C'est une Vierge de Lourdes coulée dans un moule en os de seiche. 

Il y a beaucoup de chose, comme ça, dans votre atelier?
Je mène toujours plusieurs projets de front, qui vont se télescoper. J'ai donc besoin d'un antre vaste et chaotique. Des liens finissent par se créer entre des éléments apparemment incompatibles. En travaillant sur un objet, je vais parfois trouver un sujet. Ce n'est pas toujours le sujet qui apparaît en premier, vous savez. Il n'y a pas d'ordre. Il arrive que le résultat se révèle non pas raté, mais inabouti. L'idée n'est pas mûre. 

Vous exposez énormément. Parce qu'on vous le demande, ou parce que vous vous sentez prêt?
Il y a des fois où je répond à un appel. Quelqu'un réclame telle ou telle pièce, ou vient pratiquer un choix dans mon atelier. A d'autres occasions, qui me semblent plus propices à la création, il y a au départ un lieu et un budget. Il me faut dialoguer avec des gens, des espaces et le thème retenu. Je me sens alors enclin à prendre des risques. 

Est-ce que vous produisez beaucoup?
Pas mal! J'ai beaucoup de pièces en réserve. Outre mon atelier, j'entretiens deux dépôts. Je garde même l'éphémère. Il peut toujours servir. A Yverdon, cet été, j'ai replacé l'avion papillon que j'avais conçu pour Lugano. Avec une satisfaction. Il fonctionnait bien mieux la seconde fois que la première sur le plan visuel. 

On a souvent vu votre lapin géant.
Je l'avais imaginé pour une galerie lausannoise, qui n'existe plus. Il a été vu depuis dans une dizaine d'endroits parfois amusants, dont une chapelle à Paris. Je ne le prête pas simplement pour prêter. Il faut que cela prenne un sens. Ce lièvre m'a cependant valu des ennuis. Des gens se sont émus des 650 peaux le recouvrant. Ils m'ont fait passer pur un tueur d'animaux, alors même que ces protestataires mangent souvent du lapin. Ces peaux proviennent du reste d'un élevage. Elles ne servent plus pour créer des fourrures bon marché. On les jette, normalement. 

Quand vous ne créez pas, vous enseignez à la HEAD. Pour quelle raison?
Je pense qu'une passion doit se voir partagée. C'est une idée que je tire des arts martiaux, que j'ai beaucoup pratiqués. Avec eux, on devient maître tout en restant élève. Je considère aussi que les savoir-faire doivent se transmettre. On ne peut pas donner de céramique sans apprentissage. C'est une notion qui tend aujourd'hui à disparaître dans les écoles dite d'art. On y met en avant la théorie. Il s'y tient un discours sur le travail, avant même que ce dernier s'accomplisse. J'invite plutôt mes étudiants à regarder, à faire et à refaire. 

On vous a beaucoup vu en 2013, de Nyon où vous êtes toujours dans les salles du Château, à La Chaux-de-Fonds, une ville pour laquelle vous avez donné un buste monumental (quatre mètres!) de Louis Chevrolet. Qu'en sera-t-il en 2014?
L'année devrait se révéler plus calme. Mais, avec moi, tout commence généralement de manière paisible, avant que les choses s'emballent. Pour le moment, je me prépare à trois concours, sur invitation. Des commandes publiques. Un genre que j'aime bien. J'y sors de l'univers un peu étroit de l'art pour me confronter au grand public. Les œuvres se voient également appelées à une vie plus longue. Une vingtaine d'années, au moins. Je soumets actuellement, pour des essais, du riz et de pâtes alimentaires au feu de l'aluminium et de l'étain en fusion. Regardez que cela donne. Etonnant, non?

Photo (DR): Christian Gonzenbach prépare une pièce pour une exposition collective à Aarau.

Prochaine chronique le jeudi 16 janvier. Les musées achètent-ils bien?

 

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