Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

SCULPTURE/Bâle voit double avec Charles Ray

L'observateur un brin curieux éprouve toujours de surprises en pianotant sur Google. Prenez Charles Ray, dont les sculptures réalisées depuis 1997 se voient présentées pour quelques semaines encore au Kunstmuseum de Bâle. Les articles consacrés à l'Américain se mêlent à ceux sur son parfait homonyme, l'acteur du muet. Une vie hollywoodienne. Star en 1920, il gagnait la somme alors fabuleuse de 11.000 dollars par semaine. Figurant en 1937, il survivait avec 11 dollars par jour. Et au milieu de tout cela, l'internaute trouvera bien sûr les nombreuses pages vouées à un certain Ray Charles. Le chanteur noir connut une gloire immense dans les années 1960... 

Mais revenons au plasticien. Une de ses créations a fait le tour de la Planète. En 2009, François Pinault arrimait son "Boy with a frog" (Le garçon à la grenouille) à l'extrémité de la Punta della Dogana, face à la mer. Cet enfant de 2 mètres 44 de haut, fait d'acier peint en blanc, pouvait faire illusion parmi les statues de marbre (1). Délaissant le minimalisme de ses débuts, Ray donne en effet aujourd'hui dans le néo-classicisme, ce qui n'a pas empêché de devenir une star de l'art contemporain. Aujourd'hui âgé de 61 ans, le natif de Chicago était à la Documenta de Kassel en 1992 et à la Biennale de Venise en 1993 et 2013. Rien d'étonnant à ces attaches multiples avec la Sérénissime. L'artiste vit et travaille à Venice, en Californie!

Retour au concret 

Comme peut le constater le public alémanique, qui doit successivement parcourir le Kunsmuseum et le Museum für Gegenwartskunst, l'homme se situe aujourd'hui dans une tradition séculaire, sans renier pour autant ses débuts. On se souvient ainsi d'"Ink Box" (1986), où un bain d'encre noire semblait former le sommet d'un cube parfait. L'homme n'est pas seul à opérer ce retour au concret. Je citerai Jeff Koons (qui aura sa rétrospective à Beaubourg cet automne), avant de rappeler l'existence de l'Allemande Katharina Fritsch (présentée naguère au Kunsthaus de Zurich) et de l'Australien Ron Mueck (le triomphateur de la Fondation Cartier de Paris). 

Ray se fait une gloire de passer plusieurs années sur un projet. Il ne moule pas. Il prend des photos, puis met la main à la pâte. La "Sleeping Woman", une SDF, sait à peine qu'elle a été observée, puis mitraillée par l'objectif de l'Américain. Le garçon au lézard, que le visiteur bâlois retrouvera comme sujet (ou objet) d'autres sculptures, constitue en revanche un modèle quasi professionnel. Son physique rejoint pour l'artiste celui des statues antiques et de la Renaissance. L'art de Ray est un art cultivé. La chose ne signifie pas pour autant qu'il se ferme au présent. Il y a une voiture accidentée au Museum für Gegenwartskunst. Mais attention! Contrairement au Français Bertrand Lavier, qui a élu une Giulietta réellement détruite comme oeuvre d'art, l'"Unpainted Sculpture" de Ray s'est vue recréée de toutes pièces, détail après détail.

Une sculpture de 2500 kilos

Rassembler une vingtaine d'oeuvres du monsieur n'a pas été facile, même avec la collaboration de l'Art institute de Chicago. Les présenter non plus. Chacune d'elles pèse un poids énorme, difficile à à évaluer par le visiteur. Pour hisser la "Sleeping Woman" (2500 kilos!) au deuxième étage, il a fallu détourner une grue du chantier voisin. Il y a du coup une seule oeuvre par salle, à l'exception du grand plateau au rez-de-chaussée du Museum für Gegenwartskunst, qui en abrite trois. Pour certains amateurs, les statues racontent ainsi "mieux des histoires". Il est aussi permis de voir là un involontaire retour au minimalisme. La structure de la chambre compte presque autant que la sculpture se trouvant dans un de ses coins. 

Reste la grande question. Sera-t-on, ou non, sensible à cet art lisse et froid, comme l'aluminium, la fibre de verre ou la porcelaine lui servant parfois de support? Si l'on reprend la comparaison classique, rien ne dégage ici la sensualité et la sérénité que l'on trouve chez le Bernin ou Canova. Ni la plénitude. Ni l'aura. Le but n'est pas le même, bien sûr. Ce ne sont pas des fragments d'éternité. Ray n'hésite d'ailleurs pas à ajouter des détails triviaux, bien dans l'air du temps. Les dieux antiques ne portaient ni T-shirts, ni baskets...

Pratique

"Charles Ray, Sculptures 1997-2014", Kunstmuseum, 16, Sankt Alban Graben, Bâle, jusqu'au 28 septembre. Tél. 061 206 62 62, site www.kunstmuseumbasel.ch Ouvert mardi au dimanche de 10 à 18h au Kunstmuseum, de 11h à 18h au Museum für Gegenwartskunst, qui se trouve 60, Sankt Alban Rheinweg. Photo (Kunstmuseum): "The New Beetle" (2006). Le modèle est le même que celui de "Boy with a Frog" (2009). 

(1) "Boy with a Frog" a été déplacé en 2013. Officiellement, les Vénitiens voulaient retrouver le vieux candélabre romantique, jadis installé là. Il est clair cependant que la nudité enfantine et la cruauté envers un animal constituent les motifs réels de cet éloignement, largement commenté dans la presse internationale.

Prochaine chronique le vendredi 5 septembre. Winterthour rend hommage à Max Liebermann, le grand impressionniste allemand. Un homme à découvrir pour les Suisses romands.

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