Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

SAVOIR/L'Université a la manie du colloque. Pour qui et surtout pourquoi?

Crédits: DR

«L'exposition sera accompagnée d'un colloque». «Les actes du colloque devraient bientôt paraître.» «L'Université organisera des rencontres.» C'est depuis longtemps l'heure des parlottes. Des spécialistes, toujours les mêmes ou presque, se retrouvent tout au long de l'année afin de parler de choses analogues. Seul, le lieu change. La chose frappe pour les sciences dites «humaines», comme si les autres ne l'étaient pas. Le menu des participants se construit un peu comme la distribution d'un film ou d'une pièce de théâtre. Il nous faut à tout prix tel et tel, peu important finalement ce dont il va parler. Aucun risque d'ailleurs. Il n'y aura en général aucune surprise. 

Le colloque fait désormais partie du paysage universitaire. Pour le meilleur, mais bien souvent pour le pire. Organisé pour lui-même, ou histoire de servir de caution intellectuelle à une exposition, il permet de rester entre soi. Les simples auditeurs restent normalement peu nombreux. La chose se passe un peu comme les repas dans une école hôtelière. Un coup, les élèves mangent servis par leurs congénères. Un autre, et ce sont les rassasiés qui se retrouvent de service. La politesse veut que l'on écoute dans un symposium avant de parler et vice-versa. Ceci pour une durée variable. Le chic est de tenir deux jours, avec quelques invités étrangers apportant le prestige de ce qui vient de loin. «Il existe aussi des colloques d'une demi-journée», précise une universitaire aujourd'hui à la retraite. «Cela fait une ligne de plus pour le CV de tout le monde.»

Curriculum vitae 

Le curriculum vitae... Tout est parti de là, et tout y revient hélas. Un universitaire ne peut depuis longtemps plus se contenter de donner des cours et de publier à un rythme espacé des livres un peu réfléchis faisant date. Il doit sans cesse prouver son travail, et ainsi justifier son existence. D'où une accélération de la production, alors qu'il y a finalement peu de choses nouvelles à dire. Il faut des articles. Des colloques. Des ouvrages entiers. Peu importe le nombre de lecteurs réels, même si la rumeur veut que les seuls attentifs soient des collègues mal intentionnés (les places sont devenues chères dans les milieux académiques!). «L'abstention vaut parfois mieux», me souffle une spécialiste de l'art moderne. «Je suis obligée de me tenir au courant des parutions. Je dois constater que, si généralement l'introduction et la conclusion diffèrent, le corps du texte demeure sensiblement le même. Les gens tendent toujours davantage à se paraphraser.» 

En fait, nul ne dément la chose. Les académiques sont entrés depuis bien des années dans un système absurde qu'ils admettent désormais comme une chose normale. C'est celui du produire pour produire. Nous sommes entrés dans l'ère du quantitatif. La tendance vient naturellement du monde anglo-saxon. C'est le fameux «publish or perish», dont le colloque généralisé fait partie. Sans nécessité, on en publie la plupart du temps les actes. Un gros livre (jamais du Net!), dont les contributions inégales ont été laborieusement récrites par les auteurs des communications, voit le jour trois ou quatre ans après l'événement. Le temps de trouver les fonds, puis de récolter des textes à peu près publiables. «J'en ai en ce moment deux de bons en tout», m'avoue un professeur genevois qui doit prochainement faire paraître des contributions d'étudiants avancés. «Pour le reste, nous sommes en train de ravauder.»

Manie de la citation

Il n'y a en effet pas que le problème du fond. Celui de la forme devient toujours plus lancinant. Je vous dis souvent à quel point les gens se complaisent aujourd'hui dans le verbiage. Il y a en plus, dans un monde universitaire ne brillant pas par l'originalité, celui de la citation abusive. Les auteurs marchent avec les béquilles que leur fournissent les penseur patentés, livrés en kits. C'est Barthes par ici. Merleau-Ponty par là. Je vous mets une cuillère de Baudrillard. Je vous balance une louche de Lacan. Les universitaires finissent par livrer aux imprimeurs des sortes de collages, où il y a finalement très peude choses d'eux, comme s'il apparaissait dangereux de penser par soi-même. Dans cet univers particulièrement frileux que devient l'université, il faut des cautions. Le public réel ayant été éliminé, on écrit et on parle pour ses égaux. Et donc des gens qui savent et qui jugent. 

Car le problème est bien là! Le politique évoque toujours plus volontiers une université qui se rapprocherait comme une grande soeur de la cité pour finir par faire amoureusement corps avec celle-ci. C'est en réalité le contraire qui arrive. L'université s'éloigne aujourd'hui du monde réel. La tour d'ivoire est bel et bien de retour. Il suffit d'entendre les hauts cris du petit monde des Alma Mater quand une personne extérieure au sérail se permet d'aborder les mêmes sujets que lui. C'est la curée. On a exclu les amateurs distingués, qui faisaient jadis partie intégrante des Lettres. Pas d'air du dehors! Il n'y a plus place que pour les spécialistes, voire les hyper-spécialistes. D'où le désintérêt progressif d'un public écarté du débat faute de vulgarisation. Je donnerai un seul exemple. Dans les années 1970, la presse genevoise accordait presque une page à chaque conférence des «Rencontres internationales», qui avaient lieu fin août en concomitance avec l'arrivée à Genève du Cirque Knie. Puis ce furent de brefs compte-rendus. Et enfin la simple mention de leur existence. Aujourd'hui, je resterais bien en peine de dire si les fameuses «Rencontres» existent encore...

Lire son texte 

Tout cela irait encore si les colloques, qui font après tout l'objet de cette chronique, étaient brillants dans l'exposé. Or, c'est tout sauf le cas. Bien sûr, il subsiste des exceptions. Des gens que l'on prend plaisir à entendre, tant ils se montrent à l'aise et s'expriment dans une agréable langue orale. Les jeunes participants demeurent hélas en général coincés. Ils ânonnent. Ils cafouillent. Pire encore, le plus souvent ils lisent. «Lire fait plus sérieux et évite les erreur de détails», m'a un jour dit une participante à qui je reprochais vertement de rester inaudible. J'avais l'impression qu'elle s'adressait à la table (1). La dame manquait en fait de métier. «Moi aussi, je restais très raide au début», m'explique un conférencier aujourd'hui recherché. Le métier s'apprend donc. «Cela change en effet tout de savoir simplement articuler», me confie un professeur plutôt à l'aise dans ses fonctions. «Une expérience a du reste été tentée. C'était celle de faire lire les contributions d'un colloque par des comédiens. Ils tiraient le maximum d'un texte parfois pauvre. Les auditeurs écoutaient réellement ce qu'ils disaient.» 

Peu de chance que cette coûteuse solution fasse école! Un certain ennui fait toujours respectable. Un de mes anciens rédacteurs en chef parlait d'ailleurs de «prestige du chiant». Et puis il s'agit d'un jeu, que tout le monde joue dans le monde académique, où il s'agit près tout de faire carrière. Un moment d'ennui est vite passé. Mais il ne faut pas demander dans ces conditions, même s'il existe je le rappelle d'excellents colloques, d'attirer du monde. D'apporter quelque chose à l'extérieur. De nourrir le débat. Il semble cependant permis de se demander jusqu'à quand cette coûteuse tour d'ivoire pourra résister aux coups de boutoir du monde contemporain. Les Lettres se trouvent menacées dans bien des pays, comme les Etats-Unis. Baisse du nombre d'étudiants. Chute des crédits. Alors que toute une culture générale menacée d'effondrement est à refaire, peut-on en effet se complaire dans de telles fariboles (2)?

N.B. Pour les "Rencontres genevoises, je viens d'avoir la réponse par une des rares affiches approsés. Elles se dérouleront en 2018 du 24 au 27 septembre.

(1) Je ne suis pas le seul à m'indigner. Dans «Une couleur ne vient jamais seule» (Seuil, 2017), Michel Pastoureau n'y va pas de main morte à la page 85. «Rares sont les orateurs qui respectent leur temps de parole, et plus rares encore ceux qui font preuve de pédagogie au lieu de lire leurs papiers, généralement à toute vitesse. Lorsque j'étais étudiant, puis jeune chercheur, il était de la pire grossièreté de lire ses notes.» Et pan!
(2) «Faribole». Propos vain et futile, selon le «Petit Robert».

Photo (DR): L'image prétexte par excellence. Celle que je vous propose provient en fait de Rennes!

Prochaine chronique le vendredi 14 septembre. Le "BP Portrait Award" à Londres.

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