Zaki Myret

RÉDACTRICE EN CHEF DE BILAN

En 1997, Myret Zaki fait ses débuts dans la banque privée genevoise Lombard Odier Darier Hentsch & Cie. Puis, dès 2001, elle dirige les pages et suppléments financiers du quotidien Le Temps. En octobre 2008, elle publie son premier ouvrage, "UBS, les dessous d'un scandale", qui raconte comment la banque suisse est mise en difficulté par les autorités américaines dans plusieurs affaires d'évasion fiscale aux États-Unis et surtout par la crise des subprimes. Elle obtient le prix de Journaliste Suisse 2008 de Schweizer Journalist. En janvier 2010, Myret devient rédactrice en chef adjointe du magazine Bilan. Cette année-là, elle publie "Le Secret bancaire est mort, vive l'évasion fiscale" où elle expose la guerre économique qui a mené la Suisse à abandonner son secret bancaire. En 2011, elle publie "La fin du dollar" qui prédit la fin de la monnaie américaine à cause de sa dévaluation prolongée et de la dérive monétaire de la Réserve fédérale. En 2014, Myret est nommée rédactrice en chef de Bilan.

Sauver la classe moyenne, et ressusciter

Les classes moyennes, en Europe comme aux Etats-Unis, se meurent. Conséquence du creusement des inégalités, elles sont en train de se vider de leurs contingents. Et cela refaçonne le paysage tant politique qu’économique.

En France, le salaire réel net moyen, qui avait été multiplié par trois (+400%) de 1947 à 1975, n’a progressé que de 12% sur les vingt dernières années. Les générations nées vers 1960 n’ont jamais connu les opportunités de leurs parents.

Le déclassement social fait que les nouvelles générations sont moins riches que leurs parents et que les pauvres aujourd’hui sont les jeunes. Ce qu’on appelle aujourd’hui la classe moyenne, en Europe, est en grande partie subventionnée par la génération précédente, celles des Trente Glorieuses.

Pourquoi est-ce si préoccupant? Parce que les classes moyennes, c’est le cœur d’une société. Ce sont elles qui tirent la consommation, qui agissent comme un puissant assimilateur des divers groupes sociaux, et qui huilent les rouages démocratiques par leur participation. Lorsque la classe moyenne déprime, les taux d’abstention et les votes des extrêmes montent au plafond.

Le grand malaise de la classe moyenne est aussi palpable aux Etats-Unis, où elle se précarise à grande vitesse, cessant d’être la locomotive de l’économie. Désormais, ce sont les tranches supérieures de revenu, soit 5% de la population, qui sont à l’origine de près de 40% des dépenses de consommation, contre 28% en 1995. Des millions d’emplois de la classe moyenne ont disparu.

Il y a cinquante ans, le plus gros employeur aux Etats-Unis était General Motors, où un salarié gagnait l’équivalent de 50 dollars l’heure en dollars actuels. Aujourd’hui, le plus gros employeur est Walmart, qui paie 8 dollars l’heure. Plus de la moitié des Américains gagnent moins de 30 000 dollars par an et recourent à l’aide de l’Etat pour subsister. Or les classes moyennes subventionnées, que ce soit par les parents ou par l’Etat, ne sont pas vraiment des classes moyennes.

Etre indépendant financièrement, c’est la quintessence même de la classe moyenne. Et surtout, la classe moyenne, c’est le pilier de la croissance économique.Un fait qu’a ignoré Ben Bernanke, l'ancien président de la Fed, qui s’est étonné jusqu'à la fin de son mandat que la consommation de détail reste aussi molle, après qu'il ait subventionné les marchés financiers, espérant créer un "effet de richesse".
Les détaillants américains, eux, comprennent bien mieux le problème. J. C. Penney, Sears ou RadioShack, des enseignes grand public, voient leur base de clientèle s’effriter chaque jour.

En difficultés financières, ils ferment des centaines de points de vente à travers les Etats-Unis au profit d’enseignes de luxe. Des chaînes de restaurants et de commerces sont tentées, pour survivre, de se repositionner sur le segment haut de gamme, le seul à croître. Autre option: baisser les prix jusqu’au plancher pour être accessibles aux classes populaires. «Surtout, ne pas rester coincé au milieu», leur conseille le consultant PricewaterhouseCoopers.

Dans les économies développées, la seule politique viable serait de cibler les classes moyennes (et non les classes supérieures ou le marché boursier) par des politiques fiscales et d’emplois qui enrayent leur déclassement. Une économie dont la croissance est tirée par un minuscule groupe de consommateurs affluents va à sa perte si elle laisse la majorité basculer hors du circuit de la consommation et de l’épargne.

On pourrait avancer que le déclin des classes moyennes en Occident est inévitable, et qu’elles seront fatalement remplacées par les Asiatiques, qui selon l’OCDE représenteront plus de la moitié de la classe moyenne mondiale d’ici à 2020. Ce qui nous inciterait presque à anticiper une vague d’immigration occidentale vers ce nouvel eldorado économique.

Mais en réalité, ce n’est pas une fatalité. La tendance peut être inversée avec les politiques adéquates de réduction de la pauvreté. Après tout, les pays qui ont le mieux réduit la part de leur population qui gagnait moins de 2 dollars par jour sont ceux qui ont atteint la plus forte croissance: la Chine, l’Inde et l’Indonésie.

La classe moyenne, «la seule classe accessible à ceux qui réfutaient l’idée même de classe», selon le sociologue Louis Chauvel, est celle qui peut sauver les économies développées de leur chronique stagnation.

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