Campiotti Alain

JOURNALISTE

S'il hésitait entre Pékin et New York, Alain Campiotti choisirait-il Lausanne, où il vit maintenant? Journaliste, il a surtout écrit hors de Suisse, pour 24 heures, L'Hebdo, Le Nouveau Quotidien et Le Temps, comme reporter ou comme correspondant. Terrains de prédilection: la Chine, les Etats-Unis et le Proche-Orient au sens large. Autrement dit le monde qui change et qui craque.

Saoud, bête blessée

Comme le communisme était confortable ! L’Orient proche était dominé par un roi (Saoud) et par un shah (Pahlavi). L’Arabe et le Perse, rivaux historiques, redoutaient l’un et l’autre une subversion rouge qui menaçait de mettre à mal leur influence, et peut-être leur trône. Cette crainte, plus ou moins fantasmée, les faisait marcher droit, et d’un même pas, sous la houlette du puissant parrain d’Occident, les Etats-Unis.

L’an 1979 a tout changé. L’ennemi communiste s’est engagé, en Afghanistan, dans une aventure qui annonçait sa ruine, au moment même où une révolution, en Iran, relançait la rivalité régionale entre Perses et Arabes, selon un canevas cette fois religieux.

Les turbans noirs et blancs qui ont chassé le shah couvraient des têtes enflammées. Nouveaux maîtres de Téhéran, ils vomissaient l’Américain et voulaient purifier l’islam à leur manière. La crainte avait changé de nature, et l’Iran fut mis, pour longtemps, en quarantaine. Saoud était désormais prééminent, monarque sans partage protégé par les armes de l’Ouest, régnant sur un royaume immobile, inondé de pétrole, répandant au loin son crédo rigoriste.

Ce moment de l’histoire prend fin. Sous nos yeux s’opère un basculement qui, dans les palais saoudiens, prend des airs de panique. L’Iran est sorti de sa quarantaine et c’est, pour le roi arabe et ses amis émirs, insupportable. L’exécution en masse d’un dignitaire chiite et de quelques dizaines de subversifs islamistes ressemble à la ruade d’une bête blessée.

Il y a dans cet ébranlement une terrible ironie : il a été déclenché par le protecteur américain. En renversant en 2003 le pouvoir minoritaire (sunnite) de Saddam Hussein, l’armada du fils Bush, au nom de la démocratie, a offert Bagdad à la majorité chiite liée par Ali à l’Iran.

Le ressentiment des vaincus s’est répandu dans tout le monde sunnite. L’or noir du Golfe a alimenté la résistance au nouveau pouvoir et à l’occupation américaine, qui a muté, chez le voisin syrien, en soulèvement contre le régime (minoritaire aussi) soutenu à Damas par les armes iraniennes.

Désormais, l’Arabie saoudite voit, à tort ou à raison, la main de l’Iran partout : au Liban, à Gaza, au Yémen, où le nouveau roi Salman a déclenché, contre une rébellion même pas chiite, une guerre qui est en train de tourner à l’enlisement sanglant.

Surtout, l’appel au djihad, parti des mosquées financées grâce aux pétrodollars, a été entendu d’abord par des combattants pour qui les richissimes clans régnant sur le Mecque et Medina sont eux-mêmes des ennemis à abattre.

La forteresse saoudienne se sent assiégée, et chaque développement nouveau lui paraît être une menace supplémentaire.

Les Américains se sont donnés en 2008 un président pour sortir de guerres désastreuses. Barack Obama, même s’il ne le dit pas ainsi, pense qu’il est malsain et contre-productif pour son pays d’avoir une trop grande proximité avec les parties en conflit au Proche-Orient. Il vise le retrait et l’équilibre. C’est ce qui l’a conduit à proposer à l’Iran le compromis signé sur le nucléaire.

Pour Riyad, c’était une trahison, à laquelle s’ajoutent maintenant les effets d’une baisse prolongée du prix du pétrole. Le budget saoudien, pour la première fois, est déficitaire, et les conséquences sociales de cette soudaine pénurie pourraient être douloureuses.

Dans le nouveau paysage régional, il y a désormais quatre forces principales : l’Arabie saoudite et ses alliés ; l’Iran et ses relais ; la mouvance djihadiste qui s’est pour la première fois taillé un territoire ; et Israël. Une partie de notre avenir se joue dans cet imbroglio explosif. Que faire ? Pour le moment, sous conduite américaine, l’Occident a choisi de tenter l’alliance la plus large pour écraser le maillon le plus fou et le plus faible. Mais on voit bien que les bombes ne régleront pas le problème. La panique saoudienne montre que le mal, profond, est à l’intérieur du monde sunnite. Pour tenter de le guérir, il faudrait beaucoup de patience et de diplomatie, y compris en amenant à la table les plus violents. 

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