Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

SALON/La BGE fait l'affiche à Lausanne

Qui dit Suisse pense immédiatement à un lac et des montagnes. La carte postale a beau céder le pas au courriel. L'image n'a guère changé depuis le XIXe siècle. L'exposition "Autour du Léman", que propose à Beaulieu la Bibliothèque de Genève (BGE) dans le cadre du "Salon des antiquaires et des arts du XXe siècle", le prouve en 55 affiches. Toutes remontent aux années 1890 à 1914. Elles ont été choisies dans les collections, en se concentrant sur les dessinateurs genevois. Formés à Paris comme leur collègues vaudois (Grasset, Steinlen...), eux ne sont pas restés dans la capitale française. L'exposition nationale de 1896, à Plainpalais, leur a donné des ailes, parfois rognées par les commanditaires. Le climat romand poussait alors à une certaine frilosité. 

Cette mise en valeur d'un patrimoine peu connu donne l'occasion de parler d'un énorme ensemble conservé par la BGE. Voici ce qu'en dit Brigitte Grass, responsable de sa conservation et de son archivage. Elle est pour moment de piquet à Lausanne. Il s'agit de renseigner les visiteurs, souvent curieux. Le Mont-Blanc est-il bien à sa place? Peut-on imaginer un crépuscule d'un rouge aussi vif? "Mais non! En 1900, les images mentaient déjà." 

De quelle manière, Brigitte Grass, arrivent-elles jusqu'à la Bibliothèque de Genève?
Par la voie du dépôt légal. En 1539, Genève a connu le premier dépôt obligatoire au monde après la France. Il touchait à l'ensemble des imprimés. On pense au livre, bien sûr, mais il y a aussi les brochures, les prospectus... et donc ensuite les affiches. Cela dit, si nous recevons tout ce qui se retrouve aux murs de manière officielle, nous avons beaucoup de peine à accueillir les créations "sauvages". C'est moins un refus qu'une inattention. Leurs créateurs ne pensent tout simplement pas à nous en donner un exemplaire. 

Comment définir l'affiche par rapport à ce qui a précédé?
Vous pensez aux placards, qui sont restés la norme jusque vers 1850? Il s'agissait là de textes imprimés sur une grande page, pourvus d'un gros titre et directement collés sur le crépis. Nous en avons un certain nombre, mais il n'y a pas eu là de répartition logique. La BGE en possède. Les Archives d'Etat aussi. Celles de la Ville également. Avec eux, il n'y a pas encore d'images. Elles apparaissent, toutes petites, au milieu du XIXe siècle parmi des caractères typographiques voulus frappants Il fallait alors retenir l'attention très vite. Les emplacements fixes loués aux annonceurs n'existaient pas. On se retrouvait régulièrement recouvert par d'autres annonces. Il faudra la création de la SGA (Société générale d'affichage) en 1900 pour mettre de l'ordre dans ce chaos. 

Combien d'affiches possédez-vous aujourd'hui?
Environ 130.000. Il nous en arrive entre 2000 et 3000 nouvelles chaque année. Tous les modèles ont été apposés dans le canton. C'est la règle. Nous ne la brisons que dans quelques cas. Celui où le créateur d'une affiche étrangère est Genevois. Celui où l'imprimeur est Genevois, comme c'est le cas avec Christian Humbert-Droz. Celui où il est question d'un Genevois à l'extérieur. Pour donner un exemple, nous prendrions l'affiche sur le "Zizi sexuel" de Zep à Paris. On parle alors de "genevensia". 

Depuis quand ce patrimoine se voit-il mis en avant?
La réhabilitation remonte à Jean-Charles Giroud, qui est devenu plus tard directeur de la BGE. Il avait l'affiche dans son cahier des charges. Tout a commencé par un travail de défrichage, auquel j'ai collaboré. Il y avait des dizaines de rouleaux, laissés tels quels depuis 1936. Ils contenaient, sous une épaisse couche de poussière, les exemplaires déposés depuis les années 1850. La BGE ne savait visiblement pas qu'en faire. On sortait du monde des livres. Jean-Charles Giroud a ensuite écrit de nombreux ouvrages, où certaines d'entre elles se retrouvaient en reproduction. Nous avons parfois organisé des expositions et il y a eu de nombreuses causeries de midi. Il faut dire qu'il y a de quoi dire à leur propos! Les affiches racontent à leur manière l'histoire de la ville. 

Vous avez parlé de dépôt légal. Bénéficiez-vous aussi de dons?
Oui. C'est en ce moment le cas avec les descendants de Noël Fontanet. Nous avions beaucoup de ces créations, dont nombre se retrouvaient dans nos expositions récentes. Nous possédons désormais quantité de ses esquisses et dessins. D'autres doivent encore nous arriver. Ce sera un fonds qu'il s'agira de bien exploiter. 

Pensez-vous à un livre?
Non. Je m'occupe aujourd'hui davantage de la conservation. Il a fallu mettre les affiches dans des cartons non acides. Les plus fragiles sont en plus dans un papier spécial. Nous poursuivons le catalogage. La numérisation. La mise en ligne. Le but est que ces documents, qui peuvent si vite se détériorer, soient le moins consultés possible à l'avenir. Si l'exposition de Lausanne est faite avec des originaux, celles que nous avons proposées à Genève, à la Corraterie comme aux Automnales, étaient d'ailleurs faites de reproductions. 

L'exposition du "Salon des antiquaires" se termine en 1914. Que pensez-vous des créations romandes actuelles?
Je n'ai pas à juger. Nous accueillons tout. Je dirai cependant que certains modèles me navrent par leur manque d'imagination. Surtout dans le domaine politique. C'est à croire que seul l'UDC a compris la force des images! Il existe heureusement des exceptions. Je pense à ce qui promeuvent la Comédie ou les Marionnettes. Ou aux affiches BD, qui constituent une spécialité genevoise.

Photo (BGE): "Genève et le Mont-Blanc" par Edouard Elzingre, 1910.

Ce texte va avec celui, plus haut, sur le "Salon des antiquaires et des arts du XXe siècle". Une manifestation qui dure jusqu'au 23 novembre dans le palais de Beaulieu à Lausanne.

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