Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

SALON DU LIVRE / Pascal Rebetez, éditeur et passeur

Le Salon du Livre, qui se déroule en ce moment à Palexpo, c'est (aussi) la vitrine des lettres romandes. Le moment où les écrivains, tant vaudois que neuchâtelois ou valaisans, se sentent chez eux. Certains éditeurs, les plus petits, qui ne sont pas forcément les plus fragiles, se retrouvent d'ailleurs dans un même stand. Le Cercle constitue à certains égards la Table ronde de ces chevaliers de l'écrit. Normal de leur donner la parole. J'ai choisi Pascal Rebetez, qui s'occupe d'Autre part avec Jasmine Liardet. Il s'agit sans doute de celui ayant le moins la langue dans sa poche. 

Où avez-vous l'impression, Pascal Rebetez, d'en être en 2014?
Je ne vais pas me plaindre! Sur le plan économique, nous tournons avec l'aide des pouvoirs publics. C'est juste, mais nous tournons quand même. Notre maison donne surtout dans le récit, la petite littérature, mais je n'éprouve aucun mépris pour elle. L'an dernier, nous avons connu un vrai succès grâce à "L'écrivain suisse-allemand" du paysan romancier Jean-Pierre Rochat. C'est un livre dont on a énormément parlé et qui a obtenu le Prix Dentan. Cela dit, il ne s'est vendu qu'à 1300 exemplaires. 

Et autrement, c'est combien?
Entre 400 et 600. Si nous publions un auteur valaisan ou neuchâtelois, il y a un petit effet multiplicateur sur place. A Genève, rien du tout. Il faut couvrir les coûts. Nous avons décidé d'imprimer en Suisse, ce qui nous semble logique quand on reçoit des subventions. On pourrait aller en Bulgarie, où cela coûte trois fois moins... 

Depuis quand D'autre part existe-t-il?
L'appellation a vingt-cinq ans, mais il s'agissait au départ d'une revue. En 1995 ou 1997, je ne me souviens plus très bien, nous avons passé au livre. Je me sens un peu fatigué, mais mon enthousiasme se porte bien. Je découvre des textes et de nouveaux auteurs, alors qu'il faut s'occuper de ceux qu'on a déjà. Cela meurt vieux, un écrivain, et cela laisse généralement beaucoup d'inédits. 

Alors que le lectorat décline, comment vous expliquez-vous cette rage d'écrire?
La fascination du papier n'a pas disparu. Voir son nom sur une page blanche correspond un peu au quart de célébrité médiatique dont parlait Andy Warhol. 

Combien d'ouvrage éditez-vous au fait par année?
Nous avons commencé avec deux ou trois. En 2014, ce sera dix. D'où des difficultés de distribution et de stockage. Les problèmes humains, dont je vous parlais plus tôt, se sont multipliés. Il nous faut gérer le nonagénaire plein de manuscrits dans ses tiroirs comme le jeune en pleine dépression. La chose exige un déploiement affectif, comme c'est souvent le cas dans une grande famille. 

Que représente pour vous le Salon du Livre?
Un moment assez exceptionnel. Vous vous croyez tout à coup au centre du monde, tout en restant une pointe d'épingle perdue dans l'infini cosmique. Il s'agit en fait d'un moyen de rencontrer un public curieux et de vendre des exemplaires qui ne partiraient pas autrement. Si Le livre sur les quais de Morges se centre autour des auteurs, le Salon du livre genevois fait la part belle aux éditeurs. 

Existe-t-il un public spécifique pour la littérature romande?
J'espère qu'il ne se montre pas exclusif. Il me semble d'ailleurs que la fiction romande se diversifie. Qu'elle devient un peu rock-and-roll. Nous sortons lentement de nos brumes lémaniques et de la noirceur des sapins. 

Quelques titres maison à citer pour 2014.
"Comme du bois flotté" d'Alain Bagnoud, "Lettres au chat" d'Antoinette Rychner, "Pourquoi veux-tu que ça rime?" d'Odile Cornuz.

 

Alain Bagnoud: "Les textes courts exigent du feu" 

Après l'éditeur, l'auteur. Soyons logique. Prenons un de ceux publiés par D'autre part. Je me sens d'autant plus obligé de parler de "Comme un bois flotté dans une baie venteuse" d'Alain Bagnoud que je fais, in fine, partie de cette galerie de portraits. Le Valaisan sort par ailleurs deux autres ouvrages chez deux autres éditeurs... 

Comment se sent-on en publiant trois livres presque d'un coup?
J'en avais fait dix. J'en arrive à treize, en réutilisant partiellement des textes anciens. "Le lynx", qui ressort à l'Aire bleue, est un roman de 2003. Je l'ai complètement récrit pour des raisons de rythme. J'ai surtout sabré. Mon côté prof' corrigeant de la copie probablement. La moitié de ce polar valaisan a d'un coup disparu. J'avais été trop explicatif il y a dix ans. 

Vous semblez porté sur le récit court.
Mon goût personnel me pousserait vers le roman, mais ce n'est pas ce que je fais de mieux. Les petits textes demandent du feu. Il s'agit d'arriver à une première version en un ou deux jours. Il ne faut pas que la flamme retombe. Vous courez. Vous vous permettez des ellipses. Le roman ressemble davantage à une maison dont vous entassez les briques. C'est briques et bricolage! 

Quelle est pour vous l'origine d'un livre?
Je travaille volontiers sur commande. C'est le cas avec "Passer". Patrice Duret, du Miel de l'Ours, avait envie de travailler avec moi. Je me laisse ainsi porter par les circonstances. Une proposition provoque chez moi une rumination. "Comme du bois flotté" se compose de textes à la provenance diverse, réunis à l'incitation de Pascal Rebetez. J'ai ajouté certains personnages pour composer une sorte d'autobiographie éclatée. Réunissez tous les êtres, pourtant bien divers, qu'on retrouve dans ce livre et j'apparais. Fréhel, par exemple, illustre ma passion de la chanson réaliste. Je n'ai rien inventé dans cet ouvrage, même si un personnage constitue une fiction littéraire. 

L'écrivain valaisan Vital Bender?
Non! Cet écrivain totalement marginal, publiant à compte d'auteur avec le reste de son pauvre salaire d'ouvrier agricole bien existé. Il s'est suicidé en attendant sur la voie que le train veuille bien l'écraser. 

Quand vous n'écrivez pas, vous enseignez. Quoi, au fait?
Le français, la culture générale, la litérature et l'argumentation, que l'on aurait jadis appelé la dissertation. Je le fais à temps partiel. Je peux donc écrire tous les jours. Cela me calme. Cela me rassure. Je le fais dans un café, avec un petit ordinateur. Je ne suis pas un exhibitionniste de la création.

Pratique

Alain Bagnoud: "Comme un bois flotté dans une baie venteuse", aux Editions D'autre part, 130 pages, "Le lynx", aux Editions de l'Aire, 132 pages, "Passer", aux Editions Le Miel de l'Ours, 46 pages. Photo (DR): Tout à gauche, Alain Bagnoud. Tout à droite Pascal Rebetez. 

Prochaine chronique le samedi 3 mai. Art contemporain au Zentrum Paul Klee de Berne. Avec Klee, tout de même...

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