Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

SAINT-OURS/Un colloque doit-il toujours frôler la pédanterie?

C'était une cause entendue. L'exposition Jean-Pierre Saint-Ours du Musée d'art et d'histoire (MAH) de Genève se devait d'être accompagnée d'un colloque. Cela fait plus sérieux. La chose prouve aussi la passerelle, quelque peu branlante, existant entre l'institution dirigée par Jean-Yves Marin et une Université restant (à ses propres yeux du moins) le temple de la réflexion. Trois journées viennent donc de se voir organisées à Genève. «Organisées» semble cependant un grand mot. Il n'est pas une communication qui n'ait été déplacée, modifiée, démultipliée ou rabougrie. Certaines n'ont même jamais eu lieu. Un heureux père a déclaré forfait. Une dame organisant une exposition aussi, ce qu'il est permis de considérer comme peu professionnel. 

Tout a commencé jeudi 3 décembre au MAH. Jean-Yves Marin a pu se féliciter du travail scientifique s'opérant «chaque jour» dans son musée. Un ange a passé. Le mot BRADERIE annonçant dans la vente de vieux catalogues dans le hall décrit mieux l'état des lieux (1). Laurence Madeline, responsable du Pôle beaux-arts, a ensuite vanté l'exposition organisée par Anne de Herdt en s'attardant sur la réussite du décor. Un collègue de l'ange précédent a pris son envol. Puis le monsieur et la dame ont disparu. Ils avaient rempli leur office. On ne les a jamais revus au colloque. Soyons justes. Personne ne s'est plaint. La journée a ainsi ou se terminer par une longue visite de la rétrospective dédiée à l'artiste néo-classique genevois (1752-1809) par Anne de Herdt.

Péché universitaire 

Les choses sérieuses commençaient le lendemain à l'Athénée, propriété de la Société des Arts, créée en 1776 et refondée en 1782. Une Société avec qui Saint-Ours a entretenu des rapports parfois houleux. Remplaçant au pied levé une absente, Jan Blanc, professeur à l'Alma Mater genevoise et responsable du colloque (avec Laurence Madeline pour la forme), a ouvert les feux. «Le néoclassicisme à l'épreuve des faits». Comme toujours avec ce monsieur (qui arbore désormais une barbe de hipster), ce fut brillant. Très brillant. On se demande parfois ce qui se cache sous la couche de sucre glace, mais peu importe. J'ai juste retenu que le néo-classicisme (mot inventé en plein XIXe) résistait mal aux faits. On n'a jamais cessé de se référer à l'Antiquité, en l'infléchissant d'une manière ou d'une autre. 

Tout s'est ensuite beaucoup gâté. Le colloque a tourné à l'effroyable péché universitaire. Un péché intellectuel, vous l'avez déjà deviné. C'était à qui se gargariserait le plus de citations savantes. On était en plein «name droping», non plus mondain mais académique. «J'ai l'impression d'assister à un concours de pédanterie», m'a glissé à l'oreille ma voisine, pourtant conservatrice de musée, tandis qu'une autre dame commençait à piquer du nez pour rejoindre Morphée. Le sommeil peut devenir un forme d'opinion. Les doctorants (surtout des étudiantes, d'ailleurs), qui devait ensuite présenter leur partie, prenaient pourtant des notes. Il s'agit tout de même de bien se faire voir.

Un artiste dématérialisé 

Que tout soit resté catastrophique serait exagéré. Danielle Buyssens, qui demeure une vraie professionnelle et qui connaît son sujet, à tenté de remettre les pendules à l'heure et l'église au milieu du village. Il lui a fallu rappeler aux communicants, largement venus de France, que la Révolution genevoise n'était pas une pâle décalcomanie de la Révolution française. Elle l'a au contraire précédée en 1782. Reste qu'on a par ailleurs fait comme s'il n'existait pas, au dessous du monde valorisant des grandes idées, une économie et une politique locale (2). Il s'agissait d'un Saint-Ours dématérialisé. On s'est du reste bien gardé d'inviter Victor Lopes, qui a restauré nombre de ses tableaux pour la rétrospective du MAH. On serait entré avec lui dans de viles considérations techniques. 

Le summum de l'horreur (à part quelques communications lues au micro d'un ton monocorde) a été atteint par «Saint-Ours, un rousseauiste en peinture?» de Martin Rueff, professeur à l'Université de Genève. Je ne nie pas que ce fut savant. Je ne dis pas que ce fut gratuit. Le monsieur possède en plus un réel talent d'histrion (3). Mais cet exposé de 50 minutes (au lieu des 20 promises) a tenu du jeu de prestidigitation intellectuel. Rueff se parlait à lui-même. Il lançait la balle Panofsky pour rattraper la balle Derrida. Il jonglait ensuite avec toutes sortes de penseurs, si possible inconnus de son public. A-t-on le droit de snober autant les gens, tout en perdant de vue le pauvre Saint-Ours...

Vers une publication?

J'ignore si les actes du colloque se verront publiés. J'espère que non (même si j'ai trouvé Vincent Chenal intéressant dans sa simplicité). Ou alors sur Internet. La politique universitaire, qui doit justifier des dépenses tout en renvoyant les ascenseurs, exige cependant du papier. Ce sera dans un an, ou deux, le temps d'oublier. Certains orateurs peuvent faire des progrès entre temps. L'amusant Carl Magnussen, à qui j'ai dit dans un moment d'emportement qu'il avait été «particulièrement chiant», m'a répondu qu'il l'était moins debout qu'assis derrière une table de conférence. On aura peut-être appris d'ici là à lui retirer sa chaise. 

(1) Soyons justes. Le MAH vient de publier sa revue annuelle «Genava». Pas le numéro de 2015, bien sûr, mais celui de 2014.
(2) Spécialiste incontesté de la Révolution genevoise, Eric Golay n'était donc pas là.
(3) Moi aussi, je peux utiliser des mots grecs.

Photo (MAH): Le beau portrait d'un Jacques Trembley qui a parfois servi de publicté pour l'exposition.

Prochaine chronique le jeudi 10 décembre. La peinture religieuse du XXe siècle au Palazzo Strozzi de Florence. Il y a là des surprises!

Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info

Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."