Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

SAINT-GERMAIN-EN-LAYE/ Le vicomte Lepic, peintre et préhistorien vers 1870

Crédits: Atelier Nadar/DR

Comme beaucoup de gens un peu oubliés, il a un nom de rue. La rue Lepic de Montmartre se voit cependant dédiée à son grand-père, le général, qui s'était distingué en 1807 à la bataille d'Eylau. Comme son second prénom l'indique, Ludovic Napoléon Lepic appartient à une famille bonapartiste de choc. Eloignée du pouvoir lors de sa naissance en 1839, elle s'est singulièrement rapprochée de celui-ci avec l'avènement au trône de Napoléon III en 1852. Le père de de notre sujet du jour devient alors surintendant des palais nationaux. Un poste qui permet au comte Lepic de loger les siens au Louvre. Il faut dire que ces derniers restent peu nombreux. Un seul fils. 

Cette jeunesse dorée permet quelques fantaisies. Le jeune homme commence par refuser la carrière militaire qu'on lui destine. Il préfère la peinture. Le surintendant lui passe ce caprice. Ludovic Napoléon entre d'abord dans l'atelier du Vaudois Charles Gleyre (1). C'est là qu'il rencontre Bazille, Renoir, Monet et Sisley. Son collègue le plus proche reste cependant Edgar Degas. L'amitié d'une vie. Degas exécutera durant des décennies de nombreux portraits de Ludovic Napoléon et de ses trois filles. L'un d'eux se trouve à la Fondation Bührle de Zurich, qu'il a réintégrée après un vol mémorable. Les deux hommes partagent la passion de courses de chevaux et des danseuses. Si Degas reste l'observateur de ces dernières, Lepic en deviendra un ardent consommateur. Il mourra prématurément chez une étoile de l'Opéra en 1889.

Une passion d'amateur 

A la fin des années 1860, le peintre se passionne pour l'archéologie, qui devient une véritable science. C'est là que nous rejoignons l'actualité. Le Musée d'archéologie nationale (ex-Musée des antiquités nationales) de Saint-Germain-en-Laye, fondé en 1867 par Napoléon III dans un château royal sauvé in extremis de la démolition, accueille aujourd'hui une exposition sur ce touche-à-tout. Elle la concentre comme de juste sur ses fouilles préhistoriques. Il faut dire que Berck-sur-Mer a déjà offert une rétrospective au peintre en 2013. J'avoue ne pas l'avoir vue. Je peux cependant vous dire que l'artiste se révèle souvent très original, avec ses marines en largeur où de petits personnages sont saisis dans leur animation au bout de la plage de sable. 

Ludovic Napoléon prospecte donc de 1869 à 1872. Il le fait sur ses terres, ou sur celles de sa femme qui possède des biens fonciers dans une Savoie tout récemment rattachée à la France. Aucun permis n'est alors nécessaire. La réglementation reste à venir. Lepic travaille en amateur. Mais il s'agit d'un être intelligent et modeste. Il sollicite sans cesse par lettres des conseils des premiers conservateurs de Saint-Germain-en-Laye. Ses fouilles avancent avec prudence. Lepic tient compte des strates, ce que certains professionnels ne font pas encore à l'époque. Il documente chaque étape. Il réalise des relevés dessinés. Il publie ses résultats. Il participe à des réunions savantes. Il donne enfin le produit de ses recherches au Musée national. L'archéologie constitue pour lui bien davantage qu'un dérivatif après sa dépression née de la chute de l'Empire en 1870. Les Lepic sont comme tombés du nid.

Tableaux préhistoriques 

Le vicomte Lepic (il deviendra comte à la mort de son père en 1875) va plus loin. Il peint des reconstitutions de la préhistoire d'après les connaissances de l'époque. Saint-Germain peut montrer son «Megaceros», un cerf disparu vers 9000 av. J.-C. qui portait des bois pouvant atteindre trois mètres cinquante de large. Il imagine un village lacustre. Les autres toiles offertes au musée ne sont plus localisées. On les connaît par reproductions. Lepic imagine aussi des études comparatives avec les populations contemporaines jugées primitives. Il fait tailler des instruments neufs avec des silex afin d'étudier leur fonctionnement. Et ça marche! Notons, étonnante coïncidence, qu'il avance ici sur les brisées d'Octave Penghilly L'Haridon (1811-1870) au Musée de l'Armée. Or Penghilly peintre (parfois religieux) constitue l'une des grandes révélations récentes de la peinture française du XIXe siècle avec des toiles mises en vedette par Orsay ou acquises par le Petit Palais.

Mais tout a une fin. Lepic fait partie des gens passant d'une passion à la suivante. Sans se brouiller le moins du monde avec les chercheurs, il revient sérieusement à la peinture, participant aux deux premières expositions impressionnistes. Puis il lui faut gagner sa vie. La fortune familiale décline et Madame Lepic finira par obtenir le divorce après trop de danseuses. Lepic deviendra Peintre de la Marine, voyageant pour elle jusqu'en Egypte. Il créera des décors et costumes pour l'Opéra de Paris. L'homme donnera même des modèles pour de la vaisselle.

Une double histoire 

Voilà pour l'histoire. Avec l'exposition, qui lui fait renouer avec ses origines, Le Musée d'archéologie nationale a réussi son coup. Il le fait avec une présentation moderne, dans l'espace temporaire contraignant du rez-de-chaussée. Hélène Chew raconte, explique, remet en contexte. La commissaire sait qu'elle a une histoire doublement archéologique à raconter. Celle-ci se situe à la fois dans la préhistoire et à l'aube des temps scientifiques. Le visiteur sent de l'empathie dans son approche. Hélène Chew nous parle d'un personnage éminemment sympathique. C'est presque un portrait qu'elle brosse. Mais il faut aussi dire que, réalisées sans grands moyens financiers, les présentations temporaires de Saint-Germain se révèlent souvent très réussies. 

(1) Il intégrera ensuite celui d'Alexandre Cabanel, honoré il y a quelques années par une énorme exposition à Montpellier.

Pratique 

«Ludovic Napoléon Lepic, peintre et archéologue sous Napoléon III», Musée d'archéologie nationale, Château, place Charles-de-Gaulle, Saint-Germain-en-Laye, jusqu'au 26 mars. Tél.00331 39 10 13 00, site www.musee-archeologienationale.fr Ouvert tous les jours, sauf mardi, de 10h à 17h.

Photo (DR): Le comte Lepic vers 1880. Détail d'une photo de l'Atelier Nadar. Il a alors déjà renoncé à l'archéologie.

Prochaine chronique le mardi 13 mars. Bruxelles nous raconte l'histoire de la nature morte espagnole, de 1590 à aujourd'hui.

 

 

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