Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

SAINT-CLAUDE/Le Musée de l'Abbaye sort Paul Rebeyrolle du purgatoire

Crédits: DR

Il y a, pour le XXe siècle, des artistes, voire des courants entiers occultés. Sacralisées par la création d'un musée aussi sectaire que le Centre Pompidou en 1977, les avant-gardes historiques sont venues se superposer les unes aux autres, sans plus laisser de place pour autre chose. Le Musée d'art moderne de la Ville de Paris se montre plus ouvert, mais il ne peut pas tout faire. Il y a bien le marché de l'art. Il réagit ici faiblement. Tout ce qui touche à la figuration française de l'après-guerre se retrouve au purgatoire. Notez que rien n'est perdu. Le Musée d'art moderne, justement, annonce une rétrospective Bernard Buffet. Elle commencera le 14 octobre. 

Le Musée de l'abbaye de Saint-Claude, dans le Jura, poursuit sa logique en montrant Paul Rebeyrolle (1926-2005), situé ici dans «l'héritage de Courbet». L'institution a bénéficié des largesses, puis du legs de Guy Bardone (1927-2015), qui fut son collègue, ami et collectionneur. J'y reviendrai plus loin. Le rez-de-chaussée et une salle du second étage abritent ainsi, pour une exposition un peu restreinte, les toiles et sculptures de l'artiste, plus celles de ses compagnons de route: Simone Dat (sa première épouse), Michel Thompson, Emile Vernier et... Bernard Buffet. Il y a surtout des pièces du début des années 1950 et des années 2000. D'où un saut vertigineux. Les grands séries «politiques» de Rebeyrolle des années 60-à 80 n'ont pas trouvé place.

Une réaction à l'abstraction ambiante

Né à Eymoutiers, en Charente, où se trouve un Espace qui lui est dédié, Rebeyrolle a souffert à l'adolescence d'une tuberculose osseuse. Elle l'a cloué à la maison. Instituteurs, ses parents se sont chargés de son éducation. Dès la Libération, guéri, l'homme est à Paris. La tendance est à l'abstraction en réaction aux années d'Occupation, si régressives. Un noyau de nouveaux-venus résiste. Certains vont devenir célèbres, comme Giacometti ou Dubuffet. Rebeyrolle tente de fédérer les autres par un Salon de la Jeune peinture, dont le premier se déroule en 1950. Pierre Descargues, puis Michel Ragon sont les critiques influents soutenant Rebeyrolle, qui s'exile dès 1963, dans l'Aube, puis en Côte d'Or. 

Au fil du temps son art, toujours figuratif, a évolué. A une peinture classique, lisse, sombre, succèdent des modes toujours plus «matiéristes». Il se trouve pour finir de tout sur ses tableaux, qui tiennent du bas-relief. Les sujets, en revanche, ne changent pas. Des animaux, volontiers morts ou sacrifiés: agneaux, poissons, sangliers.... Il y a quelque chose de déprimant dans cette peinture, parfois qualifiée d'existentialiste, et qui plaisait effectivement à Jean-Paul Sartre. Notre époque préfère des choses plus faciles. Je dois quand même dire que François Pinault demeure amateur de l'artiste.

Un donateur généreux 

Rebeyrolle fait donc partie des gens que collectionnait Guy Bardone, à qui le Musée de L'Abbaye doit tout, ou presque. Peintre de paysages et de natures mortes, dans un registre plus riant, Bardone est né à Saint-Claude. La chose explique qu'il ait décidé de lui donner l'ensemble réuni dans une existence partagée avec un autre artiste, René Genis (1922-2004). Le premier don, en 2002, faisait entrer 333 pièces. Le second, en 2012, 140 toiles et 414 travaux sur papier. Il y avait aussi un peu de sculpture, dont un Rodin et un beau Germaine Richier. 

Bardone est mort en juillet 2015. Le musée a hérité du reste (dont un Bonnard supplémentaire) en 2016. Outre ces noms célèbres, auxquels on pourrait ajouter ceux de Vuillard, de Dufy ou de Vallotton, il y a beaucoup de gens aujourd'hui en disgrâce. Outre Maurice Brianchon, qui fut son professeur, le public découvrira ainsi des peintres tout à fait honorables comme Pierre Lesieur, Jean Pougny (qui avait été dans une autre vie constructiviste en Russie) ou, bien sûr, René Genis.

Site archéologique en sous-sol

Cet ensemble est très agréablement présenté dans un musée finalement grand. Moderne. Lumineux. Des baies vitrées cadrent de superbes vues du Jura. Le lieu se situe dans des maisons anciennes ayant révélé, à partir de 1994, un site archéologique avec une église oubliée, aujourd'hui visible en sous-sol. Nous sommes ici dans les restes d'un énorme monastère, disparu dès 1742. On culpabilise la Révolution. Mais le manque de vocations, dès le règne de Louis XV, a amené nombre de suppressions. La petite ville a en plus presque entièrement brûlé en 1799.

De cet ensemble conventuel subsiste la belle cathédrale, dont la restauration se termine. Un vaste édifice gothique, pourvu d'une nouvelle façade à l'âge baroque. Deux œuvres la rattachent à Genève. Les stalles, cousines de celles de Saint-Pierre, sont sorties en 1449 du même atelier genevois de Jean de Vitry. Quand au retable, à gauche dans la nef, il a été offert en 1533 par Pierre de la Baume pour avoir échappé aux Réformés. On reconnaît le dernier évêque de Genève en donateur.

Pratique

«Rebeyrolle & la jeune peinture, Héritage de Courbet», Musée de l'Abbaye, 3, place de l'Abbaye, Saint-Claude, jusqu'au 27 novembre. Tél. 00333 84 38 12 60, site, www.museedelabbaye.fr Ouvert tous les jours jusqu'au 31 août, de 10h à 12h et de 14h à 18h. Ensuite du mercredi au dimanche de 14h à 18h.

Photo (DR): Un des agneaux de Paul Rebeyrolle. Celui-ci date du débt des années 50.

Prochaine chronique le lundi 8 août. Le Musée Fabre de Montpellier célèbre Frédéric Bazille, l'impressionniste mort dès 1870.

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