Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

ROUEN/"Le temps des collections" ou comment faire vivre un musée

Crédits: Site du musée des beaux-arts de Rouen

Il existe en France des musées de province riches. Oh, pas beaucoup! Lyon vient ainsi d'acheter un second tableau de Nicolas Poussin pour 3,75 millions d'euros. Olivia Voisin, la nouvelle directrice d'Orléans, est parvenue à obtenir un achat important par sa ville endormie. Montpellier multiplie les acquisitions intelligentes: peinture baroque italienne ou art ancien à consonance locale. Rennes réussit enfin, depuis la nomination d'Anne Dary et le choix de Guillaume Kazerouni comme conservateur, des opérations toutes plus habiles les unes que les autres. La dernière en date consiste à récupérer un fond d'atelier, celui d'Armand-Féix Jobbé-Duval (1821-1889). Un artiste lié aux décors du Parlement de Bretagne. Les dessins sont en ligne, avec leur prix (entre 50 et 300 euros). Vous en choisissez un. Vous payez par carte et le tour est joué! 

Rouen fait en revanche partie des musées pauvres. Ceux qui ne disposent plus (comme Genève du reste, qui est comme chacun sait une cité misérable) de budget d'acquisition. Ce sont les Amis rouennais qui ont ainsi réglé il y a deux ans la facture, pourtant modeste, du «Christ en Croix» sanguinolent d'Adrien Saquespée, réalisé dans les années 1650. Deux toiles néo-classiques de Fulchran (quel prénom admirable!) Jean Harriet, datée 1796 sont récemment parvenues par don. A part cela, rien.

Des dossiers dans tout le bâtiment

Nommé il y a quelques années à la tête des musées rouennais, Sylvain Amic, que l'on a connu à Montpellier, sait heureusement ruser. Il trouve de l'argent pour des restaurations, indispensables. Il réussit à créer une exposition grand public en été. Viendront ainsi des «Scènes de la vie impressionniste» dès le 16 avril. Les impressionnistes sont la vache (normande) à lait de la maison. Le directeur a surtout inventé pour l'hiver «Le temps des collections», qui en arrive à sa quatrième édition. Une manière économique et sûre de faire entrer les gens dans l'immense quadrilatère XIXe que constitue le Musée des beaux-arts. Un édifice dont le directeur sait sortir pour créer des manifestations annexes dans d'autres institutions, comme aujourd'hui le Musée de la Céramique (Rouen fut une capitale de la faïence). 

L'idée, comme je vous l'ai expliqué l'an dernier, est de créer des «dossiers» dans tout le musée. Le visiteur doit ainsi parcourir l'ensemble des salles, où Velázquez voisine avec Rubens, Caravage ou Poussin. Plus la famille Duchamp, bien sûr, qui est d'ici. Confié à Christian Lacroix, le décor de la première année était somptueux. Celui de la seconde, dû à Olivia Puttman, aussi. Mais là également, le public sent le tour d'écrou. Les installations de 2016 restent plus modestes. Heureusement qu'il y a aux cimaises les œuvres...

Corps dessinés et fragmentés 

Le parcours commence avec les dons reçus et les restaurations. Il s'agit de montrer le travail de l'institution en dépit du couvercle (financier) mis sur la marmite. Intitulée «Corps fragmentés», une belle exposition propose des étude de bras, de mains ou de jambes datant aussi bien du XVIIe siècle que de l'année dernière. Une nouvelle collaboration entre le musée lui-même et celui du Havre (qui possède d'admirables Degas) ou le FRAC de Haute-Normandie. Très bien géré, ce dernier laisse une large place au graphisme, de Fabrice Hyber à François Lasgi. La feuille avec une main au doigt coupé de Tom Molloy (2012) sème ainsi le malaise. 

Jeanne d'Arc a été brûlée à Rouen en 1431. L'image de la Pucelle dans la peinture fait l'objet d'un autre accrochage, avec quelques tableaux anglais (1). Rouen possède l'une des versions du «Salon de Madame Goeffrin» d'Anicet Lemonnier, qui remettait le Siècle des Lumières à la mode dès 1814. Cela méritait des explications, d'autant plus que Lemonnier est de Rouen. Il existe d'étranges similitudes antre le portrait de Paul Alexandre, réalisé en 1913 par Modigliani (donné au musée au début des années 2000), et le célébrissime «Chevalier à la main sur la poitrine» du Greco, conservé au Prado. Pourquoi ne pas les mettre côte à côte? En 1882 était découvert un Hercule de Puget en trois morceaux. La statue avait été brisée et abandonnée dans un champ pendant la Révolution. Sylvain Amic a donc emprunté des Puget (des dessins surtout) à Marseille, dont le Palais Longchamp, réservé aux beaux-arts, ne brille pas par le dynamisme.

Le fameux goût des autres 

Cela fait déjà beaucoup (et je n'ai pas tout cité). Il fallait cependant un nom attractif. L'an dernier, Rouen avait donné une carte blanche à la redoutable Laure Adler. La pire fausse valeur culturelle féminine française après Annie Ernaux. Le musée a été mieux inspiré cette année en faisant venir Agnès Jaoui. Agnès collectionne un peu. Elle est l'auteure en 2000 de «Le goût des autres», avec Jean-Pierre Bacri (1). Le film a en partie été tourné à à Rouen. Agnès était à même de composer une salle. Elle a choisi le nu masculin. Pourquoi reste-t-il interdit aux femmes? Qu'attendent-elles? «C'est comme si nous les femmes étions nécessairement dépossédées de notre regard, de notre désir, de notre point de vue.» «Pourquoi un journal montrant des hommes nus, même photographiés par des femmes, donnera-t-il tout de suite l'impression de s'adresser avant tout aux homosexuels?»

(1) Dommage que le musée n'ait pas pu acheter le «Portrait de Lady Hamilton en Jeanne d'Arc» de George Romney, récemment mis aux enchères.
(2) Dû à Cécile Partouche, le tableau emblématique vu dans le film figure bien sûr à Rouen.

Pratique

«Le temps des collections», Musée des beaux-arts de Rouen, esplanade Marcel-Duchamp, jusqu'au 23 mai. Tél. 00332 357 28 40, site www.mbarouen.fr Ouvert tous les jours, sauf mardi, de 10h à 18h. L'exposition dossier de carreaux se trouve au Musée de la Céramique voisin, ouvert l'après-midi seulement. «Scènes de la vie impressionniste» se déroulera du 16 avril au 26 septembre.

Photo (Site des musées de Rouen): Agnès Jaoui dans sa salle de nus masculins.

Prochaine chronique le mardi 15 mars. Le Musée des arts décoratifs parisiens se penche sur un revenant, le papier peint.

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