Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

ROUEN/Le Musée des beaux-arts raconte Marcel Duchamp de A à Z

Crédits: Succession Marcel Duchamp/Musée des beaux-arts, Rouen 2018

C'était il y a cinquante ans. Marcel Duchamp s'éteignait sans bruit le 2 octobre 1968 à Neuilly. L'homme jouissait d'une réputation si confidentielle que la nécrologie du «Monde» s'intéressait au seul champion d'échecs. Le Musée des beaux-arts de Rouen, que dirigeait alors la charismatique Olga Popovitch, l'avait bien invité l'année précédente à participer à son exposition «Les Duchamps». Il en était même l'ordonnateur, en tant que survivant de la fratrie. Il demeurait clair à cette époque que le grand homme de la famille restait son aîné Jacques Villon, mort en 1963. Un beau peintre et un magnifique graveur, cela dit. 

En 2018, les priorités se retrouvent inversées. «Marcel Duchamp est probablement l'artiste qui compte le plus pour les créateurs de notre époque», dit la première phrase du dossier de presse de l'actuelle rétrospective d'«ABC Duchamp» au même Musée des beaux-arts. Il devient aujourd'hui de bon ton de se dire «duchampiste» ou «duchampien». La chose permet, ou excuse tout, autrement dit n'importe quoi. Avec un retard de plus en plus considérable, en plus. Dites-vous bien qu'on a fêté l'an dernier le centenaire de l'urinoir, rebaptisé «Fontaine» et signé R. Mutt en 1917. Or il se trouve toujours de jeunes plasticiens pour pisser dedans!

Anartiste

Faut-il d'ailleurs parler de Marcel (tiens, le même prénom que Proust, qui a lui redynamisé l'écriture!) comme d'un artiste? Oui et non. L'abécédaire de l'exposition montée par Sylvain Amic et Joanne Snrech, conseillés par Jacques Caumont et Françoise Le Penven, commence en effet par «Anartiste». Avec le fameux alpha privatif grec. Un titre dont l'intéressé se parait volontiers. «Il y a eu tant d'expositions Duchamp depuis que Pontus Hultén a décidé de le montrer pour l'ouverture du Centre Pompidou en 1977 qu'il fallait bien innover», explique Sylvain Amic, en charge du musée. Comme il est devenu possible d'imaginer que le public en sait déjà un bout en entrant, le bonhomme se voit cette fois raconté de A à Z. Avec une ou deux lettres manquantes, tout de même. Il n'y a rien sous X ou sous W. «Pour d'autres, comme A précisément, nous avons retenu plusieurs entrées. Comment concevoir notre dictionnaire sans l'Armory Show, dont l'exposition mythique de 1913 lança Duchamp aux Etats-Unis avec un tableau («Nu descendant un escalier») n'ayant fait aucun bruit en France?» 

L'exposition se révélant fort bien faite, la première salle donne cependant davantage que le ton. Elle informe mine de rien le visiteur. B, c'est en effet Blainville-Crevon, près de Rouen. Marcel y né en 1887. Nous voici aux origines, avec un père notaire («père et repère», dura plus tard de lui Duchamp) plus cinq frères et sœurs. Un univers que le public retrouvera plus loin sous F comme «Famille». Il y a officiellement quatre créateurs chez les Duchamp, mais la mère dessine un peu et le grand-père maternel se révèle habile graveur. «Nous avons aussi fait une place à la fille naturelle de Marcel, qui a connu son ascendance très tard. Elle est devenue peintre sous le nom d'Yo Sermayer. Nous en montrons plusieurs toiles.» Disons qu'elles compètent le panorama. Il semble difficile d'entrer en compétition avec papa, oncle Jacques Villon, oncle Raymond Duchamp-Villon, tante Suzanne Duchamp ou le mari de cette dernière, le Fribourgeois Jean-Joseph Crotti (1).

Pièces emblématiques 

Après ces effusions familiales, le visiteur se retrouve au milieu de créations emblématiques. Le dossier de presse les qualifie de «chefs-d’œuvre». Elles ne sont en fait rien en elle-mêmes. Ces reconstitutions effectuées dans les années 1960 sous la supervision de l'intéressé sont les fameux objets trouvés. Les «ready made», ainsi que les baptisera à l'époque Duchamp. Se retrouvent à Rouen la roue de vélo sur un tabouret, la pelle suspendue dans les airs ou le porte-manteau cloué au sol. Ces pièces sont venues du Centre Pompidou. Un partenaire de Rouen, qui a admirablement su tisser des liens grâce à Sylvain Amic. Il existe d'autres connexions avec Orsay, comme l'a prouvé la récente présentation d'objets Art Nouveau dans plusieurs institution rouennaises. Les prêts actuels sont montrés en compagnie de tableaux, de dessins («Si Duchamp a abandonné la peinture en 1918, il n'a jamais arrêté de tenir un crayon», précise Joanne Snrech), de photos ou de gravures. Il existe de fanatiques collectionneurs duchampiens. «Un Bâlois nous a ainsi considérablement aidé.» 

Fantaisiste et imaginatif, le parcours peut continuer jusqu'à Z, après traversé de la cour intérieure du musée coupant en deux les salles d'exposition. Un caricaturiste ayant représenté Duchamp jeune a miraculeusement un nom débutant par la dernière lettre de l'alphabet. D'innombrables sujets se sont vus traités au passage. «C'est comme Léonard de Vinci», s'exclame avec enthousiasme Sylvain Amic. «Il embrasse tout.» Il a du coup été question d'érotisme, de langage, de machinisme, d'humour, d'échecs, de hasard ou d'identité. Il fallait bien faire apparaître son double Rose, puis Rrose Sélavy. «Le redoublement du «r» donne «éros, c'est la vie», ce qui change profondément le sens.» Sans sur-interprétation pour une fois! Le jeu de mots fait partie intégrante de l'univers, plus léger que ne le laissent penser ses exégètes, de Marcel Duchamp.

Décor séduisant

Le visiteur ressort un peu sonné, mais séduit par les propositions. Celles-ci se retrouvent de plus adroitement mises en valeur par les deux décoratrices. Emilie Delanne et Cécilia Génard ont fait des merveilles dans des espaces ingrats. Le jaune domine, avec beaucoup d'interventions graphiques. Il s'agissait entre autres de faire beaucoup lire (2) sans ennuyer ni brouiller le regard. Le client peut acheter à la boutique le catalogue, paru chez Flammarion. Une surprise l'attend. S'il s'agit également d'un abécédaire, comme la maison d'éditions s'en est depuis longtemps fait une spécialité, les entrées ne révèlent pas toujours les mêmes. Le livre ne reproduit pas l'exposition, comme celle-ci ne refait pas celles qui ont précédé. C'est là le problème avec Duchamp. Cet iconoclaste s'est tellement vu sacralisé depuis quarante ans que le respect l'a momifié. Et donc vidé de son contenu subversif. Il était grand temps de dérouler les bandelettes! 

(1) Il semblerait bon qu'un musée suisse se penche une fois sur Crotti.
(2) Avec Duchamp le concept entre en jeu, et donc le verbe.

Pratique

«ABC Duchamp», Musée des beaux-arts, esplanade Marcel-Duchamp, Rouen, jusqu'au 24 septembre. Tél. 00332 35 71 28 40, site www.mbarouen.fr Ouvert tous les jours, sauf mardi, de 10h à 18h.

Photo (Succession Marcel Duchamp/Musée des beaux-arts, Rouen 2018): "Trébuchet". Ce porte-manteau coulé au sol reste un ready made un peu moins connu.

Un petit texte sur Rouen suit immédiatement.

Prochaine chronique le mardi 19 juin. Bette Davis aux Cinémas du Grütli genevois.

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