Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

ROTTERDAM/Le Musée Boijmans ouvrira ses réserves au public en 2019

Crédits: Fred Ernst/Musé Boijmans-Van Beuningen

C'est une bonne nouvelle! Il n'y en a pas tant que ça dans le monde des musées. Le Boijmans-Van Beuningen de Rotterdam veut rendre ses réserves visibles au public. La chose se voit annoncée comme une «première mondiale». Que voulez-vous? Il faut toujours faire mousser la marchandise. Notez que les temps sont proches, comme on dit dans la Bible. L'ouverture se ferait courant 2019, les travaux étant depuis longtemps en cours. La chose avait du reste été discrètement annoncée par «Le Quotidien de l'art» dans son édition du 16 février 2016. J'y reviendrai. 

Vous ne connaissez peut-être pas le Boymans, devenu on ne sait trop pourquoi le Boijmans en 1996. Au départ, il y avait une énorme collection privée formée par Frans Jacob Otto Boymans (1767-1847). L'homme d'affaires espérait la vendre au roi (un frère de Napoléon) pour Amsterdam en 1811. Raté. Il entama trente ans plus tard des tractations avec Utrecht. Elles n'aboutirent pas. Rotterdam, qui ne possédait pas de musée, se déclara alors intéressé. L'affaire se fit en 1842 pour une ouverture sept ans plus tard. Las! En 1864, un incendie détruisait le bâtiment et une bonne partie des tableaux. Il subsiste peu d’œuvres Boymans dans le fonds de ce qui est est devenu le Boijmans-Van Beuningen en 1958. Il y avait alors eu le legs de l'énorme ensemble de peinture ancienne formé par Daniël George Van Beuningen. Ce dernier a dû entrer au chausse pied dans un bâtiment de 1935 épargné par les bombes allemandes de 1940.

Huit pour-cent

Le musée a beau avoir été agrandi dans les années 1990 par une sorte de bunker en béton d'un aspect particulièrement rébarbatif, l'institution manque de place comme ses semblables. Ses collections menant du Moyen Age à nous jours, avec une focalisation toujours plus nette sur le contemporain, comptent aujourd'hui 145 000 pièces. Elles vont de la peinture aux porcelaines, le champ couvert se révélant très large. N'en sont présentées pour le moment que 11 600, soit environ 8 pour-cent. C'est peu dans l'absolu. Cela fait beaucoup par rapports à certains musées. Pensez aux 8 ou 9 millions d'«items» que recèlent des «monstres» comme le British Museum ou le Victoria & Albert de Londres! Eux doivent tourner autour des 1 pour-cent. 

Huit a cependant semblé un mauvais score à l'institution dirigée par Sjarel Ex (j'ai vérifié, il s'appelle bien comme cela). Nommé en 2004 après avoir été à la tête du Centraal Museum d'Utrecht depuis 1988, l'homme a entamé une réflexion l'année suivante. Elle a abouti en 2011. Il était alors décidé que le public pourrait voir la quasi totalité des œuvres stockées, et ce en libre service comme on dit dans le bibliothèques ou les supermarchés. La chose ne supposerait aucune visite obligatoirement accompagnée par un conservateur, même s'il y aura bien sûr des visites guidées. Environ 75 000 pièces seront accessible. Elles se trouveront dans un Public Art Depot, en construction (1). Une partie de celui-ci, et j'en reviens au «Quotidien de l'art», soit environ 10 pour-cent, sera louée à des privés. Il y a deux ans, Sjarel Ex se disait en contact avec une soixantaine de collectionneurs intéressés. Six auraient donné leur accord en 2016. La chose aidera à rentabiliser le bâtiment, d'un coût prévu de 52,3 millions d'euros, tout en permettant aux personnes intéressées de voir (avec l'accord des propriétaires, bien sûr) d'autres choses que celles du Boijmans.

Londres et Zurich 

«Il n'existe rien de comparable au monde», a déclaré il y a quelques jours le directeur à l'envoyé du journal «Le Monde». C'est vrai. Il y a plus de vingt ans, le British Museum avait certes pensé à rendre une partie de ses stocks visibles. Mais nul n'a entendu parler de cette initiative depuis. Certains lieux ont certes ouvert leurs réserves, mais ils restent de petite taille. A Zurich, les curieux peuvent ainsi admirer une partie de pièces non exposées du Rietberg Museum, voué aux arts extra-européens. Elles se trouvent dans un entresol du nouveau bâtiment. A Londres, certains jours (non précisés, hélas...), il se révèle possible de descendre dans les sous-sols de la National Gallery, qui a toujours sévèrement limité ses acquisitions afin de demeurer à taille humaine. 

Et autrement? Eh bien il existe la notion de «collection secondaire». A Vienne, il y a trente ans, un bâtiment proche du Kunsthistorisches Museum s'ouvrait sur demande un après-midi par semaine. J'ignore ce qu'il en est en 2018. Au Louvre, qui n'a jamais eu de politique commune à tous les départements (2), l'Egypte possède à l'étage ses belles vitrines pour les chefs-d’œuvre et, derrière, des sortes de placards où les pièces mineures se retrouvent serrées comme des sardines. Sans aller aussi loin physiquement, je signale que l'Ariana à Genève possède aussi une grande salle donnant sur la galerie avec des céramiques un peu entassées.

Croissance à contrôler 

L'initiative démocratique du Boijmans vient donc à point nommé pour contrer ceux trouvant les musées gonflés comme des baudruches. Elle gagnerait à se voir multipliée, pour ne pas dire généralisée, même si les coûts seront lourds en coûts de travaux et en frais de personnel. Cette mise à disposition ne peut cependant pas tout résoudre. De nombreuses fonds muséaux arrivent à un point de saturation. Il faut limiter les achats, quand il existe un budget pour cela, ou les acceptations de dons. Certains pensent du coup que nombre d'institutions devraient vendre, comme c'est le cas au Etats-Unis où presque tous les musées demeurent privés. Mais là on risque bien d'atteindre la quadrature du cercle. Ce qui devrait se voir vendu, autrement dit le très mineur, se révèle aujourd'hui proprement invendable. 

(1) Le site du musée Boijmans-Van Beuningen propose un reportage sur la construction. Pour néerlandophones.
(2) Le Louvre pense aujourd'hui plutôt délocaliser ses réserves. Il y aurait un dépôt géant à Liévin, tout près de Lens. Les œuvres qui y seraient conservées risquent bien d'être non seulement inaccessibles aux visiteurs mais, pour d'évidentes raisons pratiques, aux conservateurs eux-mêmes.

Photo (Site du Musée Boijmans-Van Beuningen): Sjarel Ex, qui s'est attaqué au problème des réserves en 2005.

Prochaine chronique le jeudi 8 février. Les Archives Nationales de Paris montrent comment on construisait au XVIIe siècle. Histoire d'une professionnalisation.

 

 

 

 

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