Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

ROME / Visite au "grand" Palazzo Barberini

L'actualité... "L'actu", comme disent les journalistes, à qui elle sert de pensée profonde. En voilà une qui fait des dégâts! Elle oblige la presse entière à raconter les mêmes choses au même moment. Que voulez-vous? "Les gens ne parlent que de ça." Un symptôme de cet effet d'optique médiatique voulant que les lecteurs de la Planète entière se ressemblent. Il n'y a pourtant guère qu'après un 11 septembre que tout le monde parle vraiment de ça...

L'idée ne vaut pas que pour la politique et les faits divers. Il en va de même pour la culture. Il y les grands événements et les autres, qui comptent pour beurre. Il faut être les premiers à gloser sur telle ou telle "expo", si possible avant qu'elle ait ouvert ses portes au grand public. D'où cette avalanche d'articles à la fois simultanés et clonés, sans doute parce que leurs auteurs sont en fait des clowns.

Les arts et l'armée

Je vous rassure tout de suite. La chose dont je vais vous parler n'a aucun rapport avec l'actualité immédiate. Elle s'est passée loin de chez nous, en 2010. Ce petit miracle a cependant passé inaperçu ici, puisque je vous emmène à Rome. L'abus culturel romand (il existe, à Genève en particulier, un acharnement culturel comme il peut y avoir dans des hôpitaux un acharnement thérapeutique) nous maintient en effet le nez sur notre caca. Nous sommes devenus incapables de voir ce qui se passe d'important à l'étranger. En Italie particulièrement, pays communiquant il est vrai fort mal.

En 2010 donc, Rome a inauguré son grand Palazzo Barberini, comme il y a pu avoir, vingt ans plus tôt, un grand Louvre. Le chantier a nécessité des décennies de palabres. Il faut dire que le merveilleux bâtiment baroque, construit entre 1627 et 1633 par Carlo Maderno, Francesco Borromini (l'homme des anciens billets suisses de 100 francs) et le Bernin avait le cul pris entre deux chaises. Acquis de la dernière des princesses Barberini en 1949, il avait été dévolu à la Galerie nationale d'art ancien ET au Cercle des officiers.

Refus de s'en aller

Le musée restait donc coupé par des salons où discutaient les messieurs à casquettes galonnées. Des gens qui refusaient catégoriquement de quitter les lieux. Tout puissant Ministre de la Culture à l'époque où l'Italie en possédait encore un vrai, Walter Veltroni s'y était cassé les dents. Le monsieur avait pourtant quelque chose dans la culotte. Giovanna Melandri, la dame très affirmée qui lui avait succédé, avait utilisé en vain son charme bien réel. C'était niet, ou plutôt no.

L'accord a fini par s'obtenir, alors que la fonction ministérielle perdait tout prestige... Les officiers ont accepté de gagner un pavillon dans le lumineux jardin, situé en pleine ville. Les travaux ont pu commencer. La capitale y a investi un argent insoupçonné. Il faut dire que le pays n'affichait pas encore sa débâcle financière. Cela dit, il se trouve toujours des mécènes à Rome, et pas pour le seul Colisée. Devant le Palazzo Barberini, en 2013, la Fontana del Tritone du Bernin est sous bâche. Elle fait partie de l'opération de sauvetage des fontaines historiques par financement privé.

Le plafond de Piero da Cortona

Le résultat impressionne pour le moins. D'abord il y a, rafraîchi le sublime bâtiment, qui incorpore les restes d'une ancienne Villa Sforza comme des substructures antiques. Le palazzo est maintenant tout blanc. Il paraît que tout était comme ça au XVIIe siècle. Un heureux temps ne connaissant pas la pollution. Les carrosses ne crachaient que du crottin de cheval. La couleur vieillira vite. J'avoue préférer l'ancien abricot du XIXe siècle, qui donnait au moins l’impression d'un lent mûrissement.

Nouvellement acquis aux arts, le rez-de-chaussée à fresques abrite la peinture des XVe et XVIe siècles. Un ensemble un peu inégal en dépit de Bronzino et de Filippo Lippi. Mais il y a Rome pléthore de collections picturales. Citons la Galerie du Capitole, la Villa Borghèse, le Palais de Venise, le Palais Corsini et j'en passe. Le XVIIe se révèle plus spectaculaire (ah, les Caravage!). Il faut dire que le lieu abrite le chef-d’œuvre des chefs d’œuvre en la matière. Je veux parler du plafond colossal où Piero da Cortona a peint entre 1633 et 1639 "Le triomphe de la Divine Providence", qui mobilise la Bible et la moitié de la mythologie. C'est si spectaculaire que l'on a renoncé ici à garnir les murs.

Salles fermées faute de gardiens

Les reste réserve d'autres fresques, dont un lumineux "Char d'Apollon" de Benedetto Chiari (1690), jusque là invisible, et un étage supérieur consacré à la fin du baroque et au rococo. Tout n'est hélas pas ouvert en permanence au public. Comme presque partout en Europe, certaines salles demeurent fermées "faute de personnel". Il semble toujours plus facile de trouver des millions en vue d'une réfection que quelques euros pour l'intendance.

Autrement, le plaisir se réserve total. A la limite, c'est presque trop. Trop de restaurations. Trop de mises en valeur. Trop de couleurs. Dans ce décor rutilant, le visiteur se demande parfois s'il ne se trouve pas à quelques kilomètres de là, sur un plateau de Cinecittà. Tout ceci est-il bien vrai?

Pratique

Palazzo Barberini, 13, via delle Quattro Fontane, Rome. Tél. 003906 481 45 91, site www.rome-roma.net Ouvert du mardi au dimanche de 8h30 à 19h30. Photo (DR): "Le triomphe de la Divine Providence" de Piero da Cortona (1633-1639. Le plus vaste plafond peint hors d'une église.

Pour vous prouver l'indépendance d'esprit de cet article, je vous signale que "tout le monde parle" aujourd'hui de la FIAC, qui s'ouvre en ce 24 octobre au Grand Palais de Paris. La Foire internationale d'art contemporain se clôturera le 27 octobre.

Prochain article le vendredi 25 octobre. Marina Abramovic revient à Genève chez Guy Bärtschi.  

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