Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

ROME/Santa Maria Antiqua enfin restaurée joue les Sixtines des années 700

Crédits: AP

C'est l'événement artistique d'un été romain par ailleurs plutôt terne. Après trente-six ans de travaux (si spasmodiques que l'église a été mise en 2004 sur la liste des monuments majeurs en danger!), Santa Maria Antiqua a rouvert ses portes le 17 mars. Jusqu'au 11 septembre, les visiteurs peuvent découvrir le petit bâtiment, blotti au fond du Forum. Après, mystère. La «Sixtine de la peinture paléochrétienne» perdra en tout cas les œuvres présentées jusque là dans le cadre d'une exposition située «entre Rome et Byzance». L'édifice restera-t-il par ailleurs accessible? Je n'en mettrais pas ma main au feu (ni même dans la «bocca della verita» voisine). Trop de lieux, en Italie, ont opéré des inaugurations en fanfare sans qu'il y ait eu de suites... 

On lit souvent que ce monument archéologique a été découvert par Giacomo Boni en 1900, et exploré les deux années suivantes. Comme toute vérité, elle est un peu mensongère. L'homme savait ce qu'il faisait et où il allait. L'édifice du Ve siècle, le premier chrétien édifié sur un Forum alors encore en bon état, a été trouvé par Franco Valesio dès 1702. L'homme travaillait sur l'église Santa Maria Liberatrice, édifiée en 1619 sur les ruines de Santa Maria Antiqua. Il cherchait des matériaux à récupérer. L'intérêt historique de ce qui constituait alors une grotte souterraine ne lui avait pas échappé. Un relevé des fresques a même été effectué. Mais une restauration n'avait pas été envisagée. Le lieu s'était donc vu remblayé avec un certain soin pour deux siècles.

Couches successives de fresques 

Boni n'y est pas allé de main morte. Il a fait détruire Santa Maria Liberatrice. C'était, d'après les photos, un joli édifice proto-baroque ne demandant qu'à survivre. L'archéologue pouvait ainsi ouvrir un chantier à ciel ouvert. Les murs recouverts de fresques ont été dégagés, puis surmontés d'un toit conçu dans le goût de l'antiquité tardive. L'église actuelle, au pied du Palatin, tient donc en partie de la reconstitution. Bien faite, par ailleurs. Le public a l'impression de se promener dans une véritable basilique, comme il en subsiste beaucoup dans la ville. Avec ses mosaïques remontant pour partie au Ve siècle, l'énorme Sainte Marie Majeure elle-même constitue une carcasse indéfiniment reprise au cours des siècles. 

L'importance de Santa Maria Antiqua réside dans ses fresques, exécutées entre le VIIe et le VIIIe siècles, sous les règnes des papes Martin Ier, Jean VII et Zacharie. Les travaux se suivaient alors à raison d'une campagne de peinture toutes les deux ou trois générations. Certains murs comportent du coup plusieurs couches de peinture superposées, comme on collait naguère les papiers peints les uns sur les autres. Seule quelques icônes particulièrement vénérées échappaient au renouveau. On parle ici de «palimpsestes», comme pour les manuscrits grattés et réutilisés pour leur parchemin. D'où certains problèmes de lisibilité, car il était bien clair que tout se verrait conservé en l'état.

Un système d'éclairages 

Afin de mieux comprendre ces cycles picturaux, qui remplaçaient de plus les marqueteries de marbre du Ve siècle, les organisateurs de l'exposition ont prévu un intelligent système d'éclairages. Toutes les dix minutes environ, les différentes chapelles se voient obscurcies. Des projections sur les murs indiquent délimitent le tracé des différentes stratifications. Lorsque la lumière électrique se rallume, le public distingue du coup mieux les couches, dont certaines se révèlent bien conservées. 

J'ai parlé d'exposition. Jusqu'au 11 septembre, différent apports ont été faits. Des prêts ont permis d'amener des sculptures du VIe siècle, représentant soit l'impératrice byzantine Ariane, soit Amalasunta, une fille du roi ostrogoth Theodoric (1) qui avait pris le pouvoir à Ravenne après la mort de son père. Allez savoir qui est cette dame dont il existe de multiples portraits de marbre... Les mosaïques à fond d'or proviennent, elles, de l'ancien saint Pierre du Vatican. Elles datent du tout début du VIIIe siècle et ornaient l'oratoire de Jean VII, détruit en 1609. On savait déjà à l'époque que cette destruction était un crime, mais il n'y avait alors moyen d'arracher (pour les sauver) que de petites portions de mosaïque ou de fresque.

Visites complémentaires

C'est à peu près tout, puisque l'étonnant sarcophage avec l'histoire de Jonas et de la baleine, taillé vers 275, en pleine période païenne, se trouvait déjà à Santa Maria Antiqua. Si vous voulez voir d'autres vestiges de cette époque, les occasions ne manquent pas à Rome. Un oratoire à mosaïques du IXe siècle a survécu, en parfait état, à Sainte Praxède. Celles de l'abside de Sainte Pudentienne (très restaurées, tout de même) remontent au IVe siècle. Et si vous voulez voir une église baroque laissée en place sur une église antique, je vous recommande Santa Maria in Via Lata, sur le Corso. Le public en visite la crypte, dont les fresques ont été remplacées par des photos, après arrachement des originaux pour des motifs de conservation. Le lieu est hyper humide. Une crypte, c'est tout de même une grotte.

(1) Cette dame a mal fini, assassinée dans son bain en 535.

Pratique

«Santa Maria Antiqua Tra Roma e Bisanzio», sur le Forum, cheminement indiqué, Rome, jusqu'au 11 septembre. Site www.coopculture.it Ouvert tous les jours de 8h30 à 18h30.

Photo (AP): Un mur de fresques de Santa Maria Antiqua. Ici, il y a une seule couche.

Prochaine chronique le dimanche 10 juillet. La Biennale d'architecture de Venise présente la restauration d'aun parc d'attractions stalinien à Moscou. Bizarre...

 

 

 

 

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