Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

ROME/Parmigianino et Corregio. Parme en gloire aux Scuderie del Quirinale

Crédits: DR

Faut-il parler d'une exposition venant de se terminer? La question peut se poser. Vis-à-vis des lecteurs que vous êtes, il s'agit sans doute d'une incongruité. Pour les organisateurs, c'est en revanche une satisfaction. Trop de manifestations, aujourd'hui qu'il en existe pléthore, ne laissent aucune trace critique, voire aucune trace du tout. Des revues savantes comme "Apollo" ou "Burlington Magazine" publient donc après coup des recensions kilométriques, signées par des spécialistes du plus haut niveau. Des gens souvent très pointilleux, pour ne pas dire vétilleux. Certaines ressemblent du coup à des règlements de comptes. «Contrairement à ce que dit X, je pense que...» 

Certains journaux moins confidentiels contournent la chose. Ils publient leur comptes-rendus dans les derniers jours d'une manifestation ayant duré au moins trois mois. «Libération», en France, s'est fait une spécialité de ce genre de rattrapages. Si vous y lisez un article positif sur un accrochage lointain, vous savez ce qui vous reste à faire. Vous boutonnez votre braguette, vous bouclez votre baise-en-ville et vous prenez le premier avion. La fermeture, c'est pour tout bientôt. Le quotidien a accompli son devoir, ou rempli une promesse.

Floraison dans une petite ville

Si je vous raconte en préambule cela, vous avez compris pourquoi. La belle exposition «Corregio-Parmigianino, Arte del Cinquecento a Parma» des Scuderie del Quirinale de Rome s'est close dimanche dernier, après une assez longue carrière (1). Le propos était d'y montrer comment une école dotée d'une forte personnalité a pu se développer dans une petite ville à partir de 1520. Notons cependant qu'il s'agissait d'une future capitale. Le duché de Parme et Plaisance a constitué à partir de 1545 le fief des Farnèse, puis d'une branche des Bourbon (2). Ce qui est petit dure souvent plus longtemps. Le micro-état a tenu bon jusqu'en 1860. 

C'est avant ce changement de statut que tout a débuté avec un peintre provincial. Antonio Allegri (ce qui veux dire «joyeux») est né vers 1489 à Corregio, d'où son surnom. Les Italiens adorent localiser les artistes. Je rappelle qu'un certain Michelangelo Merisi est du coup devenu Caravaggio. Allegri a d'abord travaillé dans le style attardé de Mantegna, mort octogénaire en 1506. C'est peu à peu qu'il s'est découvert une veine le portant à des expressions à la fois dynamiques et suaves. Fresquiste de premier ordre, il a inventé le «di sotto in sù», soit le décor plafonnant dont les personnages semblent vus d'en bas. Il faut avoir vu les voûtes de la cathédrale ou de San Giovanni de Parme, bien entendu intransportables à Rome. Mort en 1534, Corregio connaîtra par la suite un véritable culte. «Le mariage mystique de sainte Catherine d'Alexandrie», aujourd'hui au Louvre, fut le tableau payé le plus cher de tout le XVIIe siècle.

Le "bad boy" du XVIe siècle 

Né en 1503, Francesco Mazzola allait rapidement devenir «Il Parmigianino». Après la mort prématurée de Raphaël, en 1520, il fallait au pays un nouveau génie prodige. A 17 ans, le débutant manifestait tous les dons. Il sera un grand peintre, le créateur de la gravure moderne et l'un des plus grands dessinateurs que le monde ait connu. Un seul problème. Si Raphaël était l'incarnation du premier de classe, doublé d'un gentil garçon, Mazzola tenait plutôt du «bad boy». Incapable de boucler une commande importante, fasciné par l'alchimie, parfois en prison, il va mener une vie errante et brûlée entre Parme, Rome, Bologne et Casalmaggiore, où il mourra au même âge que Raphaël: 37 ans. Il ressemblait, dit-on, alors déjà à un vieillard. 

Les expositions Corrège demeurent rares. Il y a en eu une, sublime, à Parme en 2008, Une partie de celle-ci avait ensuite transité par Francfort. L'école locale se voit peu traitée en tant que telle, en dépit de créateurs intéressants, dont le meilleur reste probablement Michelangelo Anselmi. Les manifestations consacrées au Parmigianino se suivent en revanche sans fatalement se ressembler. Celle qui vient de se terminer à Rome suit de quelques mois la présentation de dessins du Louvre, dont je vous ai parlé, et le panorama du Museo Capitolino de... Rome, qui a aussi fait l'objet d'une chronique. Il faut dire que l'homme répond mieux à l'idée de l'artiste inquiet, tourmenté et auto-destructeur qui correspond à notre vision moderne du génie.

Nouvelles attributions 

Qu'y avait-il donc de nouveau aux Scuderie? Pas d'approche inédite, en tout cas. David Ekserdjian ne cherchait à raconter aucune histoire. Il n'envisageait aucune lecture approfondie. Le commissaire se contentait de montrer des œuvres, souvent de grande qualité. Parfois rares. Le merveilleux portrait d'homme du Parmigianino ne quitte pas souvent le musée d'York, où il ne doit pas voir grand monde. 

Le principal apport, comme souvent en Italie, était de proposer des attributions nouvelles, que la critique entérinera ou pas. Les querelles de chapelle sont innombrables. Il y avait ainsi un Corrège de jeunesse, «David dansant devant l'arche de l'Alliance». Un volet d'orgue retrouvé chez un collectionneur privé. Assez ruiné, hélas. Il se trouvait aussi un Parmigianino mythologique, décrit avec minutie dans un inventaire de 1561. Un «Phylira et Saturne sous la forme d'un cheval». Il faut dire que des tableaux émiliens (Parme se situe en Emilie) peints sur ce sujet, il ne doit pas en exister des masses... 

(1) J'ai vu l'exposition la dernière semaine, je le précise tout de même.
(2) On parle encore de nos jours, en tout cas dans «Point de vue», des Bourbon-Parme.

Photo (DR): Le bas de "La conversion de saint Paul" du Parmigianino, conservé à Vienne. Vienne a par ailleurs peu prêté, alors que la ville possède d'admirables toiles émiliennes.

Prochaine chronique le dimanche 3 juillet. Des livres. 

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