Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

ROME/Les Scuderie del Quirinale présentent les estampes d'Hiroshige

Crédits: Scuderie del Quirinale, Rome 2018

Curieux endroit pour de l'estampe japonaise! Jusqu'au 29 juillet, le Scuderie del Quirinale présentent Hiroshige, le grand maître japonais de la première moitié du XIXe siècle avec Hokusai, face à la présidence de la République italienne. Sur fond bleu, les salles d'exposition proposent un florilège de ses œuvres les plus connues. Le cher homme a énormément produit. On parle de 5400 pièces. Notez que, selon l'habitude de l'époque, il fournit en fait des dessins que tailleront, sur le nombre de planches de bois nécessaires, toute une équipe de sculpteurs. La gravure exige en effet alors un éditeur, qui se charge du financement et de la commercialisation, un imprimeur, un peintre, des artisans... et un censeur. Ce genre populaire a ainsi connu ses époques de liberté et celles de répression. 

Hiroshige 1797-1858), qui a utilisé de nombreux pseudonymes au cours de sa carrière, est né dans une famille de samouraïs de petite noblesse. Sa vocation artistique faisait tache parmi les siens. Il a d'ailleurs revendu sa charge (qui se situait dans le corps des pompiers) à un parent afin de s'adonner à l'estampe. Celle-ci arrivait vers 1820 à son second âge d'or. Après les prémisses des années 1700, il y avait eu le XVIIIe siècle galant d'Harunobu et d'Utamaro, avec plein de courtisanes et de comédiennes. Le temps d'Hiroshige et d'Hokusai devient le temps du paysage, souvent diffusé sous forme de séries. Hiroshige a néanmoins donné d'autres types de pièces, en bon généraliste. Si Rome ne montre rien d'érotique, il y a ainsi aux cimaises des oiseaux ou des poissons. La figure humaine joue toujours un rôle secondaire chez lui.

La route du Tokaido 

Après des années de tâtonnements, l'homme a trouvé sa voie dans des grands cycles montrant une ville comme Edo (la future Tokyo) ou la vie sur les routes traversant le pays. Sa grande popularité lui est venue en 1833-1834 avec «Les 54 stations du Tokaido», entre Edo et Kyoto. Cette suite a été retirée à de multiples reprises. Il faut dire que leur auteur avait su trouver une surprenante variété dans l'apparente uniformité. Il y a les sujets diurnes et les nocturnes. Les estivaux et les hivernaux. Le soleil et la pluie. Le sérieux et l'amusant. L'intérieur et l'extérieur. Bref, tout ce qui peut suggérer le passage du temps et la diversité de la vie. Plus bien sûr quelques lieux célèbres (dites alors «meisho» afin de prouver votre culture), que les acheteurs reconnaissaient tout de suite. La plupart d'entre eux ont disparu avec une frénétique occidentalisation du Japon commençant très peu de temps après la mort d'Hiroshige. Où ont passé les grand ponts de bois rouges en dos d'âne? 

Classique, mesuré et sage au départ, le style d'Hiroshige évolue beaucoup à partir des années 1840. Les nouvelles couleurs à l'aniline, produite par la chimie balbutiante, permettent des tons criards. Le public commence à aimer les compositions avec un premier plan très affirmé et le sujet principal relégué dans le lointain. C'est cet Hiroshige-là que copie Van Gogh, tandis que l'estampe japonaise triomphe en Occident peu après l'ouverture du pays. On pourrait parler d'un baroque nippon. La tendance s'affirmera toujours davantage, à la fin du siècle, avec la nouvelle génération. Celle des Kuniyoshi et des Kubayashi. Si l'art violent de ces derniers a longtemps passé pour l'enfer du goût, il attire aujourd'hui le public à cause de ses liens évidents avec la BD. L'exposition Kuniyoshi a remporté un gros succès public au Petit Palais parisien durant l'hiver 2015-2016.

La collection de Boston 

Complétées par quelques peintures du maître venues d'un peu partout (il exisste de beaux musées d'art asiatique, rarement ouverts. en Italie), les estampes doivent lutter contre l'immensité de l'espace des Scuderie. Rossella Menegazza et Sarah E. Thompson ont heureusement su renoncer à en montrer trop, comme c'était le cas pour l'Hokusai boulimique du Grand Palais en 2014. L'accrochage reste ainsi consommable. Notons que l'ensemble provient du Museum of Fine Arts de Boston. Les Américains se sont créés dès la fin du XIXe siècle de superbes collections nippones. Une bonne partie des pièces vues à Rome provient d'un seul amateur. Il s'agit de William Sturgis Bigelow. Mort en 1926, cet ancien élève de Louis Pasteur avait abandonné la médecine par amour de l'art oriental. Il a vécu sept ans au Japon à la fin du XIXe siècle. Autant dire que cet amateur raffiné a pu se fournir au meilleur moment en exemplaires de la plus haute qualité.

Pratique 

«Hiroshige, Visioni dal Giappone», Scuderie del Quirinale, 16, via XXIV Maggio, Rome, jusqu'au 29 juillet. Tél. 0039 06 81 10 02 56, site www.scuderiequirinale.it Ouvert tous les jours de 10h à 20h, le vendredi et le samedi jusqu'à 22h30.

Photo (Scuderie del Quirinale): Un des paysages hivernaux d'Hiroshige.

Prochaine chronique le mardi 3 juillet. Lausanne prsente sa version 2018 de BDfil.

 

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