Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

ROME/Les restitutions archéologiques genevoises embarrassent l'Italie

Crédits: Ministère public genevois

C'est un feuilleton planétaire, dont un épisode capital a eu lieu (ou plutôt n'a pas eu lieu) à Rome le 27 janvier dernier. On attendait l'ambassadeur de Suisse, le procureur adjoint italien, le surintendant de Pompéi et, bien sûr, le ministre italien des Biens culturels Dario Franceschini. Un vrai ministre qui se bouge les fesses, contrairement aux potiches de la rue de Valois à Paris (1). Il s'agissait de faire le point sur les 45 caisses saisies au Port France de Genève, débordantes d’œuvres archéologiques étrusques et romaines. Le grand retour au pays après le séquestre de mai 2014. Or la conférence de presse n'a jamais eu lieu... 

Avant d'expliquer le pourquoi du comment de la chose, que j'ai lue avec délices dans le train en parcourant le numéro de mars de «Il Giornale dell'Arte», un peu d'histoire s'impose. Derrière l'affaire, il y a le duo Christo Michaelidis et Robin Symes. Un couple dans les affaires comme dans la vie. Des gens «notorious», comme on dit en anglais quand cette célébrité semble de mauvais aloi. «They are living two steps ahead from the police», disaient ceux, nombreux, qui pensaient que leur «business» finirait mal.

Meilleur client, le Getty

Leur razzia, pour prendre le mot du «Giornale dell'Arte» a pris son essor en 1971. Le tandem parvenait alors à vendre au Metropolitan Museum of New York un sublime vase grec signé par le potier athénien Euphronios vers 500 av. J.-C. Un million de dollars. La somme semblait colossale à l'époque. On retrouve ensuite les duettistes derrière les achats, aussi spectaculaires que douteux, du Getty de Los Angeles, qui croyait alors bénéficier d'une sorte d'impunité. Ces emplettes finiront par le procès à grand spectacle d'une conservatrice, spécialisée dans les antiques, et des restitutions honteuses. Comment pouvait-on faire croire que la «Vénus de Morgantina», acquise pour 18 millions de dollars par le Getty en 1988, était sortie du néant et non du sol sicilien? 

Dans «The Medici Conspiracy», leur livre-enquête, Peter Watson et Cecilia Todeschini ont raconté en 2006 les dessous d'un certain commerce d'archéologie. Toute la profession en est ressortie, parfois à tort malheureusement, diabolisée. Inédit en français, l'ouvrage cite les Symes-Michaelidis d'abondance. Il faut dire que leur train de vie était devenu voyant, dans leur âge d'or. «C'était Gstaad en février, les Bahamas en mars, la clinique de La Prairie, en Suisse, pour le «check-up» de printemps, Londres en juin, la Grèce l'été et New York en novembre pour les ventes.» Je vous passe la liste de leurs biens matériels. Nous n'allons pas nous montrer mesquins.

Deux chutes 

Tout a une fin. En 1999, Christo Michaelidis faisait une chute mortelle dans une villa d'Ombrie, où le couple était invité par des amis. Mort naturelle, à ma connaissance. Mais qu'y a-t-il de naturel ici? Le Pacs n'existait pas à l'époque. Il n'y en a d'ailleurs toujours pas dans ce pays de bigots orthodoxes que reste officiellement la Grèce. La famille Michaelidis se jeta donc sur Symes avec l'avidité que l'on voit dans les romans de Nikos Kazantzakis. Ce fut la chute, alors que les saisies judiciaires et policières se multipliaient. Banqueroute en 2003. Prison en 2005. L'accusé ne fera que 9 mois de tôle sur 24 prononcés. Une société (en plus de toutes les autres, généralement «off-shore»), la Bdo se vit chargée de la liquidation des biens Symes. 

C'est alors que l'Italie entra en jeu après divers épisodes annexes ou connexes que je me permets de sauter. Les curateurs de la Bdo n'avaient pas restitués des pièces, sortant pourtant de fouilles illégales et sorties du pays sans permis. On en a retrouvé jusque dans une vente de Bonhams, ce qui fait tout de même plus discret que Christie's et Sotheby's. Il fallait bien payer le fisc anglais, qui avait estimé le stock britannique des Michaelidis-Symes à 120 millions de livres. Des tractations délicates auraient aussi été entamées avec le Moyen-Orient. Je ne sais pas où on en arrive aujourd'hui avec l'Angleterre, où se trouvait le gros du stock (17.000 œuvres), puisque ce sont les 700 pièces saisies à Genève dont il devait être question à Rome le 27 janvier.

Doutes sérieux sur l'authenticité 

Fin du «flash-back». Pourquoi l'annulation de dernière minute? Parce qu'un doute est né selon «Il Giornale dell'Arte». Lequel? L'authenticité. Dario Del Bufalo (belle gueule d'empereur romain, superbe parcours universitaire), qui publie un chronique dans ce mensuel, a du reste exprimé dès février ses doutes. «A bien regarder ces reliefs, ces têtes, ces bustes, certaines vilaines fresques et même deux sarcophages de terre cuite décrits comme des chefs-d’œuvre, ils me semblent bizarres. Je ne jurerais pas leur authenticité. J'ai l'impression qu'avec cette restitution, comme avec d'autres, on nous a refilé une patate chaude.» En plus, pourquoi sont-ils restés obstinément invendus? Grave question... 

Dans ces conditions, on comprend la gêne. Difficile d'annoncer le retour de l'enfant prodigue, comme avec le vase d'Euphronios (qui a longtemps séjourné dans une cave ministérielle, avant de se voir confié à la Villa Giulia de Rome) ou la «Vénus de Morgantina». Cela dit, il y a d'autres problèmes. En feuilletant le même numéro de mars, j'ai lu que l'Italie du Sud, et en particulier la Sicile, devaient restituer 51 millions d'euros à l'Europe. Cet argent était destiné à des projets de restaurations monumentales ou de rénovations de musées n'ayant jamais aboutis. Dossiers inconsistants. Des restitutions récentes ont été faites par les Etats-Unis, notamment au Musée archéologique d'Aidone. Or celui-ci vient de perdre sa subvention européenne pour manque de professionnalisme. Son plan ne tenait pas la route. Peut-on rapatrier en fanfare et tolérer en même temps ces manquements? 

C'est fini pour aujourd'hui. Je me rends compte, en me relisant, que j'ai bien, voire trop, simplifié l'affaire Michaelidis-Symes...

(1) Son dernier projet est de distinguer les vols d’œuvres d'art patrimoniales des «emprunts» de voitures ou de bicyclettes.

Photo (Ministère public genevois): Une pièce étrusque du lot trouvé au Port Franc. Vraie ou fause? Allez savoir!

Prochaine chronique le jeudi 24 mars. David Hominal au Musée Jenisch de Vevey.

 

 

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