Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

ROME/Le Picasso des années 1915 à 1925 au Scuderie del Quirinale

Crédits: Succession Picasso/Musée Picasso, Paris 2017

L'histoire semble bien connue. Ce n'est pas une raison pour ne plus la raconter. Elle tient de la légende. Nous sommes au printemps 1917. La guerre fait rage presque partout. Démobilisé, Jean Cocteau contacte l'Espagnol Pablo Picasso, qui appartient lui à l'un des rares pays restés neutres. Il lui propose d'aller à Rome, où Serge de Diaghilev veut monter un nouveau ballet. L'homme a révolutionné la danse depuis son arrivée à Paris en 1909. Tout s'est vu chamboulé avec lui, de la gestuelle aux décors et aux musiques. La scénographie se voit confiée à des artistes d'avant-garde. Diaghilev n'a pas peur de choquer. Il adore au contraire provoquer. On sait qu'il dira à Picasso et à Cocteau, débarqués dans la capitale italienne, «étonnez-moi». 

Le ballet mis en chantier s’intitulera «Parade». La musique viendra d'Erik Satie, qui reste alors encore loin de faire l'unanimité. Ce sera vaguement cubiste, avec un sujet moderne. De quoi solliciter l'imagination du peintre. Il créera en plus les costumes revêtus par les six danseurs, qui se produiront sur une chorégraphie de Léonide Massine. Deux mois de travail, entrecoupés de récréations. Picasso découvrira ainsi non seulement l'art classique à Rome, mais à Naples et Pompéi. Il tombera aussi amoureux d'une certaine Olga Kokhlova, ballerine de second rang. Impossible d'en faire sa maîtresse, comme les femmes qu'il a connues jusqu'ici! Cette fille d'officier entend bien se faire épouser, ce qui sera fait à Paris en 1918.

Une Antiquité revisitée 

De ce voyage, il ne sortira pas qu'un spectacle, finalement créé à Paris au Théâtre du Châtelet en mai 1917. Sachant faire son miel de tout, Picasso redécouvre la peinture figurative. C'est le début de sa période dite «ingresque», qui culminera en 1923. L'Espagnol imagine une Antiquité revisitée, avec des figures trapues aux grandes mains et aux grands pieds. Un art solide, qui joue des références tout en se jouant d'elles. Ce classicisme ne lui fait rien renier pour autant. L'homme continue à peindre des toiles très abstraites durant cette époque se terminant en 1925 avec «La Danse» de la Tate Gallery. Un tableau bien entendu présent dans l'actuelle exposition des Scuderie del Quirinale. Picasso regardera dès 1926 du côté des surréalistes, sans jamais faire partie de leur clan. 

Rien de nouveau sous le soleil, fut-il romain. Mais l'histoire débutait il y a juste cent ans. La chose justifiait une exposition de grand prestige, organisée avec d'énormes moyens financiers par Olivier Berggruen, de la famille des marchands d'art du même nom. Il y a dû avoir quelques pressions diplomatiques. Nous sommes à côté du Quirinal. Laurent Le Bon, actuel directeur du Musée Picasso de Paris, se montre par ailleurs très prêteur. Comme toujours, les autres grands musées ont suivi, sauf le Kunsmuseum de Bâle. Il se trouve donc aux murs (repeints en blanc après le bleu roi de l'exposition sur le Seicento dans les collections royales espagnoles) de très gros morceaux. Selon la calculette que j'ai entre les deux oreilles, il y en a pour un demi milliard (de francs, de dollars ou d'euros, peu importe) par salle du premier étage.

Une pluie de chefs-d'oeuvre 

C'est en effet ici la pluie des chefs-d’œuvre. Tous connus grâce à la reproduction. Tous ou presque de grand format. S'il y a par-ci par-là une miniature, c'est en raison de sa célébrité mondiale. Les «Deux femmes courant sur la plage», peint à Dinard en 1923, tiennent ainsi de la carte postale. Mais le tableautin a figuré dans tant de livres illustrés qu'il peut faire l'affiche. Il m'a semblé que certains visiteurs étaient un peu déçus devant la modeste réalité. Pour le reste, c'est le fameux portrait d'Olga sur un fauteuil, Paulo enfant en Arlequin, les «Trois femmes à la fontaine» ou «La flûte de Pan». Je n'aurais jamais imaginé que le Musée Picasso puisse se dessaisir de tant d’œuvres clefs à la fois. Ni qu'un musée italien ait les moyens de payer de telles assurances. 

Si le premier étage reste réservés aux gros morceaux, le second, auquel le public accède par un joli escalier baroque hélicoïdal, se veut plus scientifique. Il y a là les dessins de Picasso, parfois inspirés de photographies. Un costume rescapé de «Parade». Beaucoup de documentation, dont le plus clair provient d'une bibliothèque américaine. Le visiteur disposant d'un peu de temps y verra que tout ne s'est pas créé à Rome dans le bonheur et l'harmonie. Il y a les lettres un peu aigres de Cocteau. Les manœuvres de séduction autour de Picasso. Les petits problèmes du corps de ballet. Toutes sortes de choses que l'on ne pourra plus savoir quand il s'agira d'illustrer à l'avenir la genèse d’œuvres postérieures au téléphone et au courriel.

Une vue phénoménale 

L'impression générale tient du choc. Il y a là tout ce dont l'amateur pouvait rêver. Sobrement mis en scène. Très correctement expliqué. Et, cerise sur ce gâteau déjà opulent, la surprise d'une vue fabuleuse dans l'escalier vitré menant à la sortie. De ce belvédère, le regard s'étend sur tout Rome, des terrasses de palais parsemées d'orangers à la coupole de Saint-Pierre en passant par les ruines d'une maison romaine aux pieds des Scuderie. Je me demande parfois si des visiteurs ne reviennent pas dans ce lieu d'expositions rien que pour le panorama...

Pratique

«Picasso tra Cubismo e Classicismo, 1915-1925», Scuderie del Quirinale, 46, via 24 Maggio, Rome, jusqu'au 21 janvier 2018. Tél. 0039 06 8110 0256, site www.scuderiequirinale.it Ouvert de 10h à 20h, les vendredis et samedis jusqu’à 22h30.

Photo (Succession Picasso/Musée Picasso, PAris 2017): "Deux femmes courant sur la plage". Cette petite gouache sur bois de 1923 fait l'affiche à Rome.

Ce texte se voit immédiatement suivi par celui sur l'exposition "Picasso 1932" de Paris.

Prochaine chronique le mardi 5 décembre. L'Afrique à Paris, du Quai Branly à l'Orangerie.

 

 

 

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