Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

ROME/Le Palazzo Braschi se penche sur Canaletto, mort il y a 250 ans

Crédits: Museo di Roma, 2018

Comme le temps passe! Le 19 avril 1768 mourait à Venise Antonio Canal, dit Canaletto. L'homme ne devait pas être bien riche, à en lire l'inventaire après décès présenté dans une vitrine de l'actuelle rétrospective romaine. Il semble cependant avoir été malade, et donc inactif, les dernières années. Ceci explique peut-être cela, le peintre ayant connu une gloire vraiment européenne. La tendance semble par ailleurs toujours et partout de minimiser les héritages. Le peintre, dont la maison existe toujours, est alors enterré sans grande pompe à San Lio, dont le plafond se verra orné quinze ans plus tard d'un stupéfiant plafond de Giandomenico Tiepolo. 

C'est donc Rome qui s'est chargé de l'exposition du 250e anniversaire. La chose peut sembler étrange. La carrière du Vénitien ne semble pas reliée à la Ville Eternelle. Erreur! Elle a bien commencé là à la fin des années 1710, l'artiste ayant vu le jour en 1697. Le débutant ne travaille pas seul. C'est le fils d'un peintre et scénographe, Bernardo Canal, qui vivra jusqu'en 1744. Il a aussi un frère aîné, Cristoforo Canal, qui mourra dès 1722 à 26 ans. Il fait donc partie d'une famille d'artistes. Elle va du reste se prolonger. Canaletto est l'oncle de Bernardo Bellotto, qui exportera sa manière jusqu'à Dresde et à Varsovie.

Débuts au théâtre 

Que font les Canal à Rome? Du décor de théâtre. Le nouveau pape a remis la machine en branle, après l'interdit lancé par son prédécesseur sur les spectacles. Puritains et libéraux se succèdent sur le trône de Saint-Pierre. Le Palazzo Braschi, qui se trouve au fond de la Piaza Navona, peut ainsi montrer les livrets de ces œuvres oubliées depuis longtemps, même si la musique en est de Vivaldi ou de Scarlatti. Les premières salles illustrent par conséquent des débuts encore liés au spectacle, avec ce que cela suppose d'irréalismes. Les perspectives sont volontiers tordues. Exagérées. Les détails demeurent très esquissés. Il s'agit avant tout de produire des effets globaux. 

La suite montre le maître seul, qui prend son envol au retour dans la Sérénissime. Il est admis par la critique que sa période la plus créative se limite aux années 20 et 30. C'est l'antienne que maintient sa plus grand spécialiste actuelle, la Polonaise Bozna Anna Kowalczyk. Celle-là même qui avait organisé une rétrospective plus modeste en 2015 à l'Hôtel de Caumont d'Aix-en-Provence. Il est cependant permis de ne pas se montrer d'accord. J'avoue un faible pour les années 1740 et celles qui ont suivi. Canaletto ne se trouve alors plus à Venise, mais à Londres dont il a su saisir la lumière et l'atmosphère très différentes (1). On voit du reste aujourd'hui la capitale anglaise au XVIIIe siècle, dont il ne subsiste quasi rien, à travers ses yeux.

Accrochage aéré 

L'exposition n'apparaît pas très abondante. Il y a en tout 67 tableaux et dessins venus du monde entier, les gravures (si importantes) ayant un peu été laissées de côté. Et encore! Il se trouve aux murs un seul dessin très fini, comme l'artiste en créait pour la vente. Côté graphique, la commissaire a préféré les croquis d'ensemble. Ils complétaient pour Canaletto les vues tracées avec une chambre optique. Construit à l'extrême fin du XVIIIe siècle pour un neveu de Pie VI (on comprend vraiment ici le sens du mot «népotisme»!), le Palazzo Braschi se révèle cependant immense. Le visiteur découvre par conséquent un accrochage pour le moins aéré. Ce n'est pas plus mal. Il se passe beaucoup de choses sur une toile de Canaletto! De petits personnages y font partout des choses intéressantes, en dépit de quelques stéréotypes. Autant dire qu'un peu de vide sur les murs s'impose. 

Toutes les époques se voient représentées. Il y a aux cimaises des vues réalistes, dont les plus touristiques (et donc les plus commerciales!) existent à plusieurs exemplaires, comme des caprices. Les très rares scènes d'intérieur, dont la nef de Saint-Marc. De grandes toiles restituant des fastes vénitiens, comme la réception d'un ambassadeur étranger. Une salle regroupe enfin les toiles anglaises avec un exploit. Coupée en deux avant 1802, la «Vue de Chelsea vue de Battersea Reach» s'est vue reconstituée. La partie gauche provient d'un château anglais. La droite du Museo De Bellas Artes de La Havane. C'est bien sûr cette dernière qui a exigé le plus d'efforts diplomatiques. Dulwich n'y était pas arrivé quand son prestigieux musée avait proposé il y a quelques années un Canaletto britannique.

Un goût très anglais

A part ça, l'exposition apporte finalement peu de surprises. Nous sommes en terrain connu. Il y a maintenant des décennies que le védutisme vénitien du XVIIIe siècle (né vers 1700 de l'importation du modèle hollandais via Gaspar van Wittel, devenu Vanvitelli), passionne les historiens. Ils en ont exploré jusqu'aux artisans les plus mineurs, et Dieu sait s'il y en a. La magie de Canaletto n'en opère pas moins sur le public. On ne sait s'il faut admirer le paysagiste, le peintre d'architectures ou celui des ciels. Les Anglais s'en montraient du reste conscients à l'époque. Il existe plus de 200 Canaletto dans les collections anglaises, les mieux fournies étant celle du duc de Bedford (à Woburn Abbey) et bien entendu de Sa Gracieuse Majesté. 

(1) Canaletto a très vite avant tout travaillé pour les clients anglais faisant leur Grand Tour en Italie. Le peintre était promu et payé par le consul Joseph Smith qui organisa ses deux voyages à Londres. Dix ans en tout, avec des vues vénitiennes parfois peintes sur les bords de la Tamise...

Pratique

«Canaletto, 1697-1768», Museo di Roma, Palazzo Braschi, 2, piazza Navona, Rome, jusqu'au 19 août. Tél. 0039 060 608 , site www.museodiroma.it ou www.mostracanaletto.it Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 19h.

Photo (Museo duî Roma, 2018): "Le Grand Canal avec Santa Maria della Carita", une oeuvre de la maturité.

Prochain chronique le samedi 16 juin. Essai. Annie Le Brun publie "Ce qui n'a pas de prix". Une  attaque contre la collusion entre l'art et l'argent.

 

  

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