Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

ROME/Le Palais Barberini devient un musée dans sa totalité. Mais...

Crédits: DR

Le lieu est magnifique. En plein Rome, le Palazzo Barberini conserve la superbe donnée par cette famille d'origine florentine lorsqu'un des siens, Maffeo, a accédé au trône pontifical en 1623. Dès 1627 s'est érigé à la place d'une villa Sforza un palais ne couvrant pas moins de 12 000 mètres carrés. Construit par divers architectes dont Carlo Maderno (l'homme de la façade de Saint-Pierre), Francesco Borromini (un autre Tessinois) et Le Bernin, l'édifice compte du coup 187 chambres et onze escaliers. Il subsiste par ailleurs à l'arrière une partie du jardin en terrasse. L'immeuble tient en effet en équilibre sur une forte pente (l'actuelle via Quattro Fontane), qu'apprécie à sa juste valeur le piéton à la montée en ce mois d'août. 

Les Barberini ont occupé le palais jusqu'en 1949. L'Etat a alors acquis cette énorme chose, qu'il a divisée en deux. Il y avait d'une part la Galleria Nazionale d'arte antica. Elle s'adjugeait en prime l'immense salon au plafond décoré par Piero da Cortona d'une fresque à la gloire des Barberini, modestement intitulée «Le triomphe de la Divine Providence». Le reste des espaces se voyait donné au Cercle des Officiers. Il aura fallu soixante-neuf ans pour que Minerve l'emporte sur Mars. L'opération s'est opérée par grignotage, mais l’état-major pratiquait une guerre de tranchées. Il y a quelques années, le musée obtenait un gros morceau contre la réfection pour ces messieurs d'un casino au fond du jardin baroque. Manquait encore la moitié du premier étage. C'est la ministre de la Défense Roberta Pinotti qui a fini par lâcher le morceau en 2015. Les onze salles rendues ont subi une complète restauration entre 2015 et 2017. Et les voilà aujourd'hui ouvertes au public!

Manque de personnel 

Tout ne va cependant pas pour le mieux dans le meilleur des mondes. Le plan reçu à la billetterie ne comporte qu'un rez-de-chaussée et le premier. Et encore! La moitié du rez sert à des expositions extérieures. J'y ai vu, il n'y a pas si longtemps, un Arcimboldo assez moyen dont je vous avais du reste parlé. Le grand disparu n'en reste pas moins le second étage, abritant la peinture du XVIIIe siècle. Je me souviens l'avoir parcouru il y a environ deux ans. Il était garni de toiles souvent admirables. Le public avait même certains jours la possibilité d'accéder à l'appartement privé de la «principessa», la dernière des Barberini. Eh bien tout cela a disparu! Il a fallu que l'avocat Fabrizio Lemme, grand donateur, rappelle que l'Etat avait accepté de signer avec lui une clause de présentation publique. Les tableaux Lemme se sont du coup vus transférés au premier. 

Ce n'est pas de la mauvaise volonté. Mais, comme le rappelle dans «Il Giornale dell'Arte» de juillet-août le nouveau ministre des Biens culturels, le grand mal dont ceux-ci souffrent reste le manque de personnel. D'où des fermetures intempestives. Succédant au très professionnel (et à mon avis très brillant) Dario Francheschini, Alberto Bonisoli n'a «pas tout faux» comme dit le populaire. Il possède juste le défaut de ne pas venir du sérail. Agé de 56 ans, le Mantouan s'est jusqu'ici occupé de mode et de design. Il ne s'est jamais colleté au patrimoine. L'homme assure vouloir prendre les problèmes (et il y en a beaucoup) à bras le corps. A quoi sert ici d'ouvrir des salles inédites s'il faut en clore d'autres? L'ennui, c'est que les sponsors ne veulent jamais casquer pour des questions de personnel et de salaires. L'Etat devrait donc mettre la main à sa poche vide (1).

Dialogue ancien-contemporain 

Il fallait une exposition de prestige pour inaugurer les onze salles acquises. Pas chère si possible. «Eco e Narciso» n'a quasi rien coûté. Il s'agit d'un partenariat entre le MAXXI, voué aux arts du XXIe siècle, et la Galleria Barberini, jumelée depuis quelques années à celle du Palazzo Corsini sur l'autre rive du Tibre. Les deux collections étatiques sont un peu de même nature, même si celle des Corsini se voit encore présentée in situ comme au XVIIIe siècle. Flaminia Gennari Santori, du Barberini, et Bartolomeo Pietromarchi, du MAXXI, ont donc choisi 37 œuvres (ou ensemble d'œuvres) de 25 artistes. Ce n'est pas beaucoup, mais la mode est au minimal. Ces «highlights» se voient présentés en tandem, ou plutôt en miroir vu le thème choisi. Il s'agit comme de juste de portraits et d'autoportraits, même si l'on s'éloigne selon moi vite du sujet. Un seul exemple. Les céramiques de Kiki Smith disposées sur une immense table sont des figurines en céramique dans l'esprit des biscuits de Sèvres. La chose leur vaut du reste de se retrouver face à des pastels de Rosalba Carriera et de Benedetto Luti... qui sont plutôt des figures de genre.

Tout cela se voit présenté de manière spectaculaire. A l'esbroufe. Les duos fonctionnent comme ils peuvent. Le contemporain ne fait pas toujours ami-ami avec l'ancien. Dans une salle qui aurait allègrement pu contenir une quinzaine de toiles, un Holbein fait ainsi face à un Bronzino. Dans une autre, plongée dans le noir, il y a une seule vidéo de Shirin Neshat. Richard Serra demeure solitaire, même s'il y a de lui deux vaste dessins chargés de matière. Le Jean-Paul II de Yan-Pei-Ming répond bien sûr parfaitement au buste d'Urbain VIII par Le Bernin. Mais d'autres associations laissent rêveur. Que viennent faire sous le plafond de Piero da Cortona les 24 gigantesques photos où Luigi Ontani a représenté les Heures? Il me semble enfin curieux que certaines œuvres modernes soient des emprunts à des artistes et à des galeristes. Elles ne font donc pas partie, comme annoncé, des collections du MAXXI.

Réciprocité inexistante

Une dernière chose me chiffonne. Pourquoi faut-il que ce soient toujours des musées d'art ancien qui accueillent des interventions contemporaines, et jamais le contraire? Je veux bien que le MAXXI, construit loin du centre à grands frais par Zaha Hadid, ait encore besoin de se faire connaître. Mais tout de même. Ne pourrait-on pas prévoir une fois une incursion classique dans un lieu actuel? Pour qu'une conversation fonctionne, il faut qu'elle aille dans les deux sens. Autrement, il s'agit d'un discours invasif. Pousse toi de là que je m'y mette. Il y a ainsi au Barberini en ce moment quelques œufs de coucou. 

(1) Alberto Bonisoli rêve bien sûr de porter la part des Biens culturel à un pour-cent, «voire davantage», du budget national. L'ennui, c'est qu'il rêve, justement.

Pratique

«Eco e Narciso», Palazzo Barberini, 13, via Quattro Fontane, Rome, jusqu'au 28 octobre. Tél. 003906 481 45 91, site www.barberinicorsini.org Ouvert tous les jours, sauf lundi, de 8h30 à 19h.

Photo (DR): Le «Narcisse» du Caravage (l'attribution reste très discutée) qui donne son titre à l'exposition, l'Echo montrée en tandem étant de Giulio Paolini.

Prochaine chronique le vendredi 31 août. Lausanne invite Bob Wilson a animer le chantier de Plateforme10.

 

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