Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

ROME/Le Chiostro del Bramante montre un Turner actualisé

Crédits: Tate Britain, Londres 2018

C'est un lieu un peu confidentiel. Le fait de se trouver attenant à une église décorée par les plus grands artistes de la Renaissance n'améliore guère les choses. Des églises historiques, il y en aurait 400 à Rome. Personne ne les a toutes vues. Le comptage lui même demeure approximatif. Depuis une dizaine d'années, le Chiostro del Bramante sert de lieux d'expositions. Je vous en ai du reste déjà parlé, notamment pour sa récente et pour le moins surdécorée rétrospective James Tissot. Un tableau du MAH genevois faisait alors l'affiche. 

Le cloître propose aujourd'hui Joseph Mallord Turner (1775-1851). Il s'agit d'une ensemble arrivé en paquet ficelé de Londres avec le commissaire David Blayney Brown. La chose n'offre rien que de très normal. En léguant à sa mort son atelier à la Nation, l'artiste s'est joué un mauvais tour posthume. Il y avait trop de choses. Bien trop. Des centaines de toiles, achevées ou non. Des milliers de dessins et d'aquarelles. Londres ne sut que faire de ce flot, accepté en 1853. La Tate Gallery, devenue depuis Tate Britain, attendit 1910 pour créer des salles spéciales et il fallut les années 1970 pour que s'élève une aile spéciale due à l'architecte James Stirling. Une aile parfois remise en question. Remerciée depuis, comme on dit en langage élégant, la directrice Penelope Curtis l'avait en bonne partie utilisée pour ses projets contemporain. Exit ou presque Turner!

Inspiration romaine 

On comprendra dans ces conditions que la Tate se montre très prêteuse. J'ignore s'il y a une contre-partie financière. Les gens restent généralement discrets sur ce genre de choses. Ont ainsi débarqué à Rome de nombreuses aquarelles et quelques esquisses. Aucun grand tableau terminé, même s'il existe une puissante inspiration romaine chez l'artiste britannique. Il suffit de penser à l'immense toile de 1820 où il montre Raphaël et sa maîtresse la Fornarina arrangeant au Vatican des tableaux dans une galerie... surplombant la colonnade construite par le Bernin cent cinquante ans après la mort de Raphaël. Un chef-d’œuvre tout de même. Il faut dire qu'un grand Turner vaut très cher et que les espaces du Chiostro se montrent, eux, plutôt réduits.

La voyage jusqu'en Italie en vaut-il du coup la peine? Oui, car comme toujours avec Turner, il y a ici des inédits ou des œuvres sur papier restées dans les tiroirs depuis fort longtemps. Je pense notamment à la grande aquarelle, faite de mémoire, montrant les funérailles à Saint-Paul de Sir Thomas Lawrence, le grand portraitiste anglais, qui était un ami intime de Turner. Ce fut la dernière aquarelle que Turner présenta à la Royal Academy en 1830. D'autres feuilles évoquent les voyages du peintre, à travers l'Angleterre d'abord  dès la fin du XVIIIe siècle, puis sur le continent. On sait que le Britannique est très souvent venu en Suisse.

Interventions contemporaines 

Où je suis moins d'accord, c'est avec les liens tissés de manière un peu artificielle. Turner se voir rattaché à Claude Monet, Mark Rothko, James Turrell, Olafur Eliasson ou Cy Twombly. La volonté d'actualisation prime sur la logique esthétique. Il y a aussi à l'étage une énorme installation, voulue immersive, de Fabien Iliou. On est là dans le contemporain branché. Ce n'est pas horrible, certes, mais mieux vaut prendre un verre dans l'étage du Chiostro construit par le Bramante entre 1500 et 1504. Le lieu s'est en effet vu sérieusement laïcisé, ce qui ne me semble pas plus mal. Mieux vaut un cloître vivant avec un bar améngé avec goût et des transats confortables permettant de jouir d'un endroit merveilleux qu'un cloître mort, en mauvais état et fermé au public. 

Je profite de l'occasion pour signaler que l'église contiguë de Santa Maria della Pace a rouvert ses portes après une (très) longue restauration. Derrière la ravissante façade baroque, prolongée des deux côtés par des arcades, édifiée en 1658 par Piero di Cortona, le public peut retrouver les fresques de Baldassare Peruzzi et surtout de Raphaël. Son décor avec les Sibylles constitue l'un des sommets de la peinture romaine des années 1510. En face de l'église, une rue pavée sans âge est chargée de tables de restaurants populaires, comme en en voit dans «Roma» de Fellini. Et pourtant, nous sommes à quelques mètres seulement de la piazza Navona surchargée de touristes parfois bruyants! Rome reste comme cela pleine de lieux préservés.

Pratique

«Turner, Opere della Tate», Chiostro del Bramante, via della Pace, Rome, jusqu'au 26 août. Tél. 0039 06 68 80 90 35, site www.chiosstrodelbramante.it Ouvert du lundi au dimanche de 10h à 20h, le samedi et le dimanche jusqu'à 21h.

Photo (Tate Britain, Londres 2018): Le "Righi bleu" de Turner, réalisé en Suisse entre 1841 et 1842.

Prochaine chronique le mardi 26 juin. La Maison européenne de la photographie parisienne présente une magnifique exposition James Natchwey.

 

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