Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

ROME/Le Caffè Greco menacé de mort en dépit de son classement

Crédits: DR

C'est un mystère romain. Ou plutôt un de ces polars que les Italiens appellent un «giallo». Je ne peux pas vous dire comment l'affaire se terminera. Pour le moment, tout va apparemment bien. Le Caffè Greco, qui se trouve au 86, via Condotti, reste ouvert. Les larges horaires (9 heures-21 heures) demeurent maintenus. La partie nationale de la «Journée mondiale de la poésie» s'est même tenue dans ses vénérables murs le 21 mars sous l'égide du Ministère des biens culturels. Et pourtant, officiellement, ce local historique dont l'actuel décor remonte à 1869 est condamné à mort. Il devait même fermer ses portes le 20 mars.

Pour ceux qui ne le connaîtraient pas, le café a été fondé en 1760 par un certain Nicola della Maddalena. Dans les années 1780, l'âge d'or du Grand Tour, les internationaux s'installaient là l'après-midi. La rareté du café sous le régime napoléonien a donné lieu ici à l'invention de son absorption par petites tasses. Ce fut ensuite un lieu de rencontre pour les écrivains et les artistes, très actif au début du XXe siècle. Considéré comme une véritable institution, le Greco s'est ainsi vu classé en 1953 pour avoir accueilli tout le monde, de Goethe à Orson Welles. Il a fait une pause de quelques mois au début du nouveau millénaire afin de fêter dignement ses 250 ans en 2010 dans son décor en forme de corridor surchargé de peintures.

Loyer exorbitant 

Or voici qu'en novembre dernier, un conflit a mis son existence en péril. L'Ospedale Israelitico, propriétaire des murs depuis 138 ans, a profité de la fin de bail pour augmenter le loyer. Dix huit mille euros de plus par mois. Le chiffre peut sembler extravagant, mais nous sommes dans la rue la plus chère de Rome. L'équivalent de la 5e Avenue de New York. Le Greco est situé en face de Bulgari. Le problème, c'est qu'une tasse de café, même à 7 euros, ne suffit pas à remplir les caisses comme une rivière de diamants ou l'un des affreux sacs à 5000 euros vendus par les boutiques tout au long de cette artère. Carlo Pellegrini, actuel patron du Greco, ne peut donc pas suivre. Il a lancé une campagne de presse mettant aussi peu en cause que possible l'hôpital. Avec la Licra, on ne sait jamais. Toute la presse du pays a répondu présent. 

Il faut dire que les cafés constituent un patrimoine italien menacé vu la gourmandise de certaines firmes comme Armani ou Moncler, dont je ne vous dirais pas ce que je pense des créations. Je le pense pourtant. A Rome, l'Aragno, presque aussi historique que le Greco (c'était l'antre des futuristes), a ainsi disparu sur le Corso. Il y a déjà bien des années, c'était Doney à Florence, où subsiste néanmoins le célèbre Gilli, fondé en 1733. La seule ville ayant à ma connaissance une politique de maintien est Turin, où se trouve notamment le Mulassano, bijou Art Nouveau qui a conservé des années 1900 jusqu'à ses petites cuillères argentées. Il faudra donc surveiller la suite et, le cas échéant, boycotter certaine marques prédatrices de lieux historiques. Est-il intellectuellement acceptable que Max Mara ait pris en 2002 à Florence la place de la librairie Seeber?

Photo (DR): Le Caffè Greco en 1818 par Ludwig Passini.

Texte intercalaire.

 

 

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