Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

ROME/La sculpture japonaise bouddhique aux Scuderie del Quirinale

Crédits: Scuderie del Quirinale

La main droite bénissante, le Bouddha aux yeux en amande est surmonté de l'inévitable chevelure en forme de coquilles d'escargot. L'image portée sur l'affiche annonce, avec tout le sérieux voulu, l'exposition phare de l'été romain. Le «ferragosto» n'est plus ce qu'il était dans la capitale italienne. Tout reste désormais ouvert en ce mois clef pour le tourisme, même si les indigènes sont partis de faire bronzer l'arrière-train ailleurs. 

«Capolavori della Scultura buddhista giapponese» sent la politique à plein nez. Il s'agit en effet de marquer les 150 ans des rapports diplomatiques entre le Japon et l'Italie. Cette dernière avait pourtant d'autres chats à fouetter en 1866. Elle était à nouveau en guerre contre l'empire autrichien, dans l'espoir d'arracher à Vienne la Vénétie. Il paraît aussi curieux, sur le plan historique, de proposer la chose à Rome, même si les Scuderie del Quirinale forment un lieu magnifique. En 1866, Rome ne faisait pas encore partie du territoire italien. Il faudra pour cela attendre 1870.

Trente cinq pièces en tout 

Mais peu importe! Le bâtiment baroque, qui fait comme de juste face au Quirinal, accueille des pièces extraordinaires, empruntées aux musées nippons et surtout aux temples (notamment ceux de Nara). Vingt et un numéros figurent au catalogue, ce qui fait en tout trente cinq œuvres. Cela peut sembler peu, mais il faut se dire que ce genre de statues ne sort pas tous les jours du Japon. Il y a là un «trésor national» et une quinzaine de «biens culturels d'importance majeure». Il s'agit en plus souvent d'objets de culte. Il ne faut donc pas s'étonner si la manifestation reste courte. Cinq semaines. D'une manière générale, les Japonais ne prêtent d'ailleurs jamais longtemps. Souvenez-vous de l'«Hokusai» du Grand Palais parisien. Les estampes avaient dû se voir changées rapidement, avant que le musée ne rouvre pour une seconde mi-temps. 

Assis de manière hiératique, un premier Bouddha accueille le visiteur. Il est coulé dans le bronze, ce qui deviendra rare par la suite. La sculpture japonaise sera taillée dans le bois. Si possible dans un seul tronc, par respect à la fois de la nature et d'une idée d'unité. Les gens cultivés parlent de «monoxyles», même si le mot est tiré du grec. Ce Bouddha initial du VIIe siècle date de l'époque Asuka, qui se termine en 710. La religion, d'origine indienne, est alors bien implantée sur l'archipel. L'empereur Kimmei a reçu sa première statue bouddhique en 538, ou en 552. On se sait pas trop. Il s'agissait d'un présent du roi de Corée, mais ne le répétez pas. On sait à quel point les Japonais entretiennent des rapports cataclysmiques avec les Coréens.

Longues explications

La foi bouddhique a eu quelque mal à trouver sa place au Japon, comme du reste en Chine, où elle a connu des hauts et des bas. Conflits. Interdictions. Syncrétismes (ici avec le shintoïsme). Autorisations. J'avoue avoir des mal à me repérer, même si les textes (en italien et en anglais) de l'exposition m'ont semblé extrêmement détaillés. L'idée nationale a cependant toujours été de placer cette croyance, finalement étrangère, sous le contrôle de l'Etat. Certains visiteurs férus de bouddhisme, si possible ésotérique, nagent ici comme des poissons dans l'eau. J'avoue avoir eu davantage envie de regarder les œuvres, bénéficiant en plus d'une présentation spectaculaire. Dans une ambiance sombre, allégée par des panneaux rouille et bouton d'or, les statues brillent doucement. Leur faible nombre a en plus permis de créer des respirations pouvant faire office de recueillements. 

Dès lors, le public peut se contenter d'admirer des pièces dont les plus récentes remontent à l'ère Kamakura, prenant fin en 1333. Leurs styles se révèlent très divers. Pour prendre un point de vue occidental, on pourrait dire qu'un classicisme parfait s'oppose à une sorte de baroque asiatique, avec des démons grimaçants et des draperies soulevées par les vents. Il s'agissait comme toujours, en matière de religion, de rassurer et d'inquiéter. Le chaud et le froid. D'une beauté impressionnante, le juge des morts de 1237 devait ainsi rappeler que l'au-delà n'a jamais rien eu d'une colonie de vacances. Il tranche avec les figures de moines, toute de concentration intérieure.

Une institution en crise 

Admirable, même pour le béotien que je reste en la matière, l'ensemble n'attire hélas pas grand monde. Il y a davantage de gardiens que de visiteurs et le restaurant de luxe, pris entre les deux étages des Scuderie, reste vide. La chose intervient au moment où ce lieu d'exposition entre en crise. Il y a quelques jours à peine, le ministre des Biens culturels Dario Francheschini l'a retiré à la mairie, qui en avait fait depuis 1999 son fer de lance culturel. Il y a de la politique aussi là-dessous. On sait que la nouvelle maire de Rome, Virginia Raggi, fait partie d'un parti se créditant de cinq étoiles, comme certains hôtels de luxe. Celui de Matteo Renzi entend du coup se garder le Quirinal. 

On verra la suite. Les Scuderie ont connu jusqu'ici de gros succès commerciaux, dans le genre classique (archéologie, peinture...). Le Caravage aurait amené 600 000 visiteurs, ce qui me semble beaucoup. La moyenne serait de 400 000 personnes par an. Un chiffre dont le Palazzo delle Esposizioni voisin, vouée au contemporain et à la photo, n'atteint pas la moitié. Il y a des grenouillages en perspectives, sur fond de votations à risques en octobre...

Pratique 

«Capolavori della scultura buddhista giapponese», Scuderie del Quirinale, 16, via XXIV Maggio, Rome, jusqu'au 4 septembre. Tél. 0039 06 39 96 75 00, site www.scuderiequirinale.it Ouvert du dimanche au vendredi de 12h à 20h, le samedi jusqu'à 23h. 

Photo (Scuderie del Quirinale): Quelques statues bouddhiques sur fond bouton d'or. L'exposition propose plusieurs ensembles religieux cohérents.

Prochaine chronique le jeudi 11 août. Paul Klee revient au Zentrum Paul Klee de Berne, ce qui peut sembler logique.

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