Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

ROME/L'art islamique débarque avec la collection al-Sabah

C'est une grande voyageuse devant l'Eternel, version musulmane. La Collection al-Sabah est de retour en Europe. Elle passe l'été aux Scuderie del Quirinale, à Rome. Un lieu magnifique, transformé il y a une dizaine d'années en espace d'expositions, genre Grand Palais. Les manifestations qui se succèdent ici donnent en effet dans tous les genres. Romain avant d'être de Rossinière, Balthus prendra ainsi la place de cet ensemble koweïtien en octobre. Les Ecuries ont par ailleurs accueilli de l'archéologie comme Matisse. 

Initiée en 1975, il y a donc pile quarante ans, la collection al-Sabah a souvent fait parler d'elle. Dans les années 80, les Parisiens avaient pu en découvrir des extraits à l'Institut du Monde arabe, alors flambant neuf. En 1990, l'Irak envahissait le Koweït, avec les conséquences que l'on sait. Déposé dans un musée, l'ensemble se vit pillé par les troupes de Saddam Hussein. Presque tout sera retrouvé, bien plus tard, à Bagdad. La collection a pris depuis une dimension considérable. On parlait il y a une dizaine d'années de 20.000 pièces. Le chiffre officiel actuel tourne autour de 35.000.

Le Cheikh et la Cheikha 

Deux personnes sont à l'origine de cet ensemble islamique, le plus important sans doute en mains privée, même si celui créé à Londres par Nasser David Khalili donne aussi dans la démesure. Au départ, il y a eu un achat coup de foudre chez un marchand britannique. Le Cheikh Nasser Sabah al-Ahmad repartait avec une merveilleuse lampe de mosquée en verre du XIVe siècle, d'origine syrienne ou égyptienne. Celle-là même qui fait aujourd'hui l'affiche romaine. Rentré au pays, il montra la chose à son épouse Cheikha Hussah Sabah al-Salim, qui est, soit dit en passant, une spécialiste de littérature anglaise. Elle s'enthousiasma. Le fonds s'enrichit depuis surtout grâce à elle, qui signe la préface du catalogue actuel. 

L'idée a toujours été de faire voyager des sélections de cet ensemble. Il y a eu une expédition en 2001, avec le British Museum et le «Met» de New York, où il est arrivé juste après le 11 septembre. Dix ans plus tard, rebelote. Parmi les hôtes de la Collection al-Sabah figuraient le Palazzo Reale de Milan ou le Kunsthistorisches Museum de Vienne. Aujourd'hui, c'est donc Rome, avec environ 300 pièces. Précisons par ailleurs que les al-Sabah développent un partenariat à long terme avec le Museum of Fine Arts de Houston.

Un double parcours

Le parcours imaginé aux Scuderie se révèle double. Le rez-de-chaussée se veut chronologique. Il part du VIIe siècle pour aboutir à la fin du XVIe. Il semble admis que la suite n'offre plus le même intérêt. Tous les pays se voient envisagés, de l'Espagne omeyyade à l'Iran safavide, en passant par l'Inde de Moghols. Un tableau synoptique, au mur, remet un peu d'ordre dans cette forêt de dynasties souvent ennemies. Le visiteur peut alors emprunter l'escalier. L'itinéraire devient alors thématique. La calligraphie. L'ornemental. La dernière salle s'attaque courageusement à la figuration, bien plus abondante qu'on ne veut aujourd'hui bien le dire en terres d'islam. Il suffit de penser à la miniature indienne ou persane. 

Il s'agit d'un florilège. Autant dire que les pièces apparaissent de qualité, que ce soient les tapis, les bijoux ou les fragments architecturaux. On sent que la collection est faite avec d'énormes moyens, d’autant plus qu'elle se heurte maintenant aux appétits concurrents des musées de Doha ou d'Abu Dhabi. Le British Museum et surtout le Louvre, qui ont eu la chance de venir bien avant, proposent cependant des pièces encore plus spectaculaires. Des pièces comme il n'y en a aucune sur le marché depuis bien longtemps.

Le public ne suit pas

L'ensemble n'en apparaît pas moins très cohérent. Il remplit un manque en Italie, où les musées d'arts extra-européens restent peu considérés (Rome, Venise, Florence), quand ils ne croupissent pas en caves (Gênes). On aurait donc pu imaginer une curiosité, même si le décor imaginé comme écrin reste lamentable. Las! En été, alors que seuls les touristes remplissent la Ville éternelle, il n'y a personne. Pas un chat. Juste quelques chattes, en l’occurrence les gardiennes. Les Scuderie avaient pourtant prévu à l'entresol non seulement un bar, mais un vaste restaurant, du genre «chicos», où une seule table se retrouve en général occupée. Rappelons que l'actualité du monde islamique est aujourd'hui sinistre. Les amateurs d'art boudent ce qui pourrait la leur rappeler. A Paris aussi, le département islamique du Louvre, ouvert en fanfare il y a trois ans, reste aujourd'hui désespérément vide.

Pratique 

«Arte della Civiltà islamica, La Collezione al-Sabab, Kuwait», Scuderie del Quirinale, 16, via XXIV Maggio, Rome, jusqu'au 20 septembre. Tél. 003906 39 96 75 00, site www.scuderiedelquirinale.it Ouvert tous les jours de 12h à 20h, le samedi jusqu'à 23h. Photo (Collezione al-Sabah): La lampe de mosquée du XIVe siècle par laquelle tout a débuté.

Prochaine chronique le lundi 31 août. Les «Journées photographiques» de Bienne ont commencé. Thème, l'adaptation.

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