Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

ROME/Genève vient couronner l'exposition James Tissot

Hiératique dans sa robe de bal noire, que complètent de longs gants assortis, la blonde passe comme dans un rêve. C'est sa soirée. Tout le monde la regarde, ce qui permet au peintre de muliplier les études de physionomie. Au premier plan à gauche, avec une de ces distorsions de perpective dont l'artiste raffole, une dame (sa concurrente, sans doute) se présente de dos, renversée en arrière. Elle aussi veut voir «La plus jolie femme de Paris». 

Cette grande toile de Jacques-Joseph, dit James Tissot (1836-1902) termine en gloire l'exposition consacrée par Rome au Nantais dans le Chiostro del Bramante. Elle se voit présentée dans un caisson vitré (à l'épreuve des balles?), comme s'il s'agissait de «La Joconde». Dans cette rétrospective surdécorée, l'oeuvre est laissée seule dans un petit salon. Ce dernier suit un autre boudoir, laissé vierge de peintures. Il s'agit de préparer psychologiquemnt le visiteur avec quelques miroirs, de petits lustres en cristal et des projections sur les murs, où des personnages issus du tableau s'expriment. Un sommet de kitsch.

Un legs longtemps maltraité 

Ce sommet ne va pas ans faire sourire quand on sait que le Tissot en question est entré par legs au Musée d'art et d'histoire de Genève sans tambours, ni trompettes en 1998. Le directeur alors en charge, Cäsar Menz, n'avait même pas jugé utile d'accrocher le Tissot sur un mur. C'est progressivement que ce spécimen caractéristique des années 1880 du peintre a émergé de l'oubli. Avec «L'ambitieuse», «La voyageuse» ou «La demoiselle de magasin», il s'agit là d'une des peintures d'un cycle explorant la condition féminine, vue sous un angle avant tout mondain. 

Tissot occupe une place particulière dans la peinture française. Fils d'un marchand de textiles, élevé dans un port, il en a gardé le goût des étoffes froufroutantes et d'une mer sachant rester calme. Tissot disparaît à Londres en 1871. Il a participé (de loin) à la Commune. Il ne change pas de sujet, la femme, mais il l'aborde désormais dans la manière anglaise. L'extrême précision du dessin met en valeur les modes, tout en créant des espaces dilatés. Comme son collègue Lawrence Alma Tadema, spécialisé dans les anecdotes antiques, il montre au spectateur jusqu'à quatre niveaux superposés en même temps. Le regard embrasse ainsi dans «La voyageuse» la soute du bateau comme le pont supérieur. Une chose impossible dans la réalité sans lever et baisser la tête.

Toujours le même modèle

Ces tours de force se révèlent multiples au Chiostro del Bramante. Les organisateurs ont en effet obtenu des prêts importants, même si la merveilleuse suite en quatre parties de «L'enfant prodigue», version moderne de la parabole biblique, reste absente alors qu'elle était récemment prêté par le musée de Nantes (en travaux) à Orsay. Il y a aussi de jolis tableautins représentant toujours la même femme, délicieusement inocuppée. Il s'agit de Kathleen Newton, la maîtresse du peintre. L'exilé vivait avec cette Irlandaise divorcée une liaison fort peu discrète. La chose choquait la société vistorienne, tout en ravissant ses éléments dissidents. Les Français restent incorrigibles! 

Avec Kathleen, Tissot a pu créer le nouveau visage symbolique de l'Angleterre du XIXe siècle. Elle est aussi reconnaissable que l'Elizabeth Siddal (l'épouse de Dante Gabriele Rossetti) vue dans tant de toiles prérsphaélites contemporaines. La brune et la rousse. Kathleen était tuberculeuse. Elle se suicida quand son état devint désespéré en 1882. Tissot partit quelques jours plus tard pour ne jamais revenir à Londres. Il donna à Paris quelques-unes de ses toiles les plus spectaculaires jusqu'en 1888. Il eut alors une révélation mystique en pleine église Saint-Sulpice. Il ne réalisa plus ensuite que des oeuvres religieuses. One ne les voit jamais. Elles ont été acquise en bloc (il y en a 365!) par le Brooklyn Museum en 1900.

Un décor de bordel dans un cloître 

Pas de Jésus sulpicien donc dans cette rétrospective romaine, qui s'arrête avec la Révélation. Il faut dire que le saut serait immense, même si nous nous trouvons dans un cloître du XVIe siècle. Avec les problèmes esthétiques et logistiques que cela suppose, d'ailleurs... Il y a une attente devant chaque salle, ou presque, tant les espaces se révèlent exigus. Et qui a eu l'idée de transformer d'anciennes cellules de moines en chambres sentant fâcheusement la maison close? L'ascétisme va mal avec les sièges capitonnés. 

Ce décor reste le gros bémol de l'affaire. Les expositions Tissot restent rares. Il n'y a eu, comme rétrospectives, que le Petit Palais à Paris en 1985 et le Musée des beaux-arts de Nantes en 2005. La mouture actuelle a le mérite de souligner les qualités d'un artiste mélancolique, raffiné, virtuose, souvent inspiré, même si toute la partie gravée (et Tissot est un grand graveur) se rtrouve évacuée. Il faudrait maintenant le vrai grand hommage. Pourquoi pas à Orsay? Le musée parisien vient d'acquérir, un ou deux ans à peine après le «Portrait de la famille du marquis de Miramon», l'immense «Cercle de la Rue Royale», un portrait de groupe Second Empire très masculin, pour 4 millions d'euros. Une exposition Tissot permettrait d'amortir cette dépense.

Pratique

«James Tissot», Chiostro del Bramante, via della Pace (c'est tout près de la piazza Navona), Rome, jusqu'au 21 février 2016. Tél. 003906 916 508 451, site www.chiostrodelbramante.it Ouvert tous les jours de 10h à 20h, les samedis et dimanches jusqu'à 21h. Photo (DR): Un tableautin de Tissot. Notez déjà les distorsions de perpective!

Prochaine chronique le lundi 16 novembre. Lille propose, mais oui, "La joie de vivre".

 

 

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