Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

ROME/David LaChapelle montre ses photos d'après le Déluge

Je ne sais pas si vous vous en souvenez. Dans ma mémoire, c'était il y a trois ou quatre ans. Vérification faite, j'ai bien dû admettre que David LaChapelle avait exposé à Paris en 2009. La presse française avait comme toujours parlé d'«événement», puisqu'il lui en faut au moins un par semaine. L'Américain présentait ses œuvres en bord de Seine, à la Monnaie qui n'avait pas encore été restaurée. 

Je pense que vous voyez à quoi ressemblent les œuvres du photographe. C'est gros. Très gros même, avec plein de couleurs. Il faut presque des lunettes de soleil pour regarder ça. Il y a chez l'homme de la provocation, surtout pour ce qui touche aux thèmes religieux. Enormément de provocation. A côté de ses images montrant des Jésus et des Vierge (le record d'audace étant atteint avec une «Piéta» où Courtney Love, la veuve de Kurt Cobain, incarne Marie), le livre sur la Passion de Bettina Reims «I.N.R.I» pourrait servir à des cours de catéchisme. Or «I.N.R.I»avait déclenché en son temps la colère des intégristes, qui avaient d'ailleurs intenté un procès.

Révélation à la Sixtine 

Je reviens maintenant à David LaChapelle. Le cher homme montre aujourd'hui son travail à Rome. Il devait bien cela à la Ville Eternelle. L'idée de produire «Le Déluge», l'énorme machin présenté en vedette à la Monnaie, où le public pouvait le découvrir sous forme de découpages pour accentuer la profondeur, lui est venue en 2006 à la chapelle Sixtine. Il l'avait vue, en visite privée bien sûr. Michel-Ange lui était apparu comme un «must» culturel. Il en avait repris les corps musclés et dénudés, sans en retenir pour autant l'esprit. La fameuse «terribilità». On se demande comment le génie de la Renaissance, qui avait par ailleurs un caractère de cochon, aurait jugé l’œuvre de son insolent épigone (ou suiveur, si vous préférez). 

L'exposition actuelle, où le monstrueux «Déluge» ne figure pas, s'intitule donc «Dopo il Diluvio». Contrairement à l'idée simple que le public pourrait s'en faire, elle ne regroupe pas les créations récentes de LaChapelle. Il s'agit bel et bien là d'une rétrospective en 150 pièces d'un artiste allant tout de même sur ses 52 ans. Le petit génie du Wisconsin, passé par la «Factory» d'Andy Warhol, qui en avait fait le portraitiste de son journal «Interview», a donc eu le temps de beaucoup évoluer en trente ans (et plus) de carrière.

Un bâtiment ressemblant à un décor 

C'est le Palazzo delle Esposizioni de Rome qui accueille l'ensemble, dans des tirages si possible géants. Inauguré en 1883, le lieu se prête à la fois bien et mal à une telle entreprise. Cette énorme pâtisserie à l'antique, dans la veine du fameux Monument Victor Emmanuel II, provoque ce qu'on appelle un décalage. Il y a en effet quelque chose de très américain chez LaChapelle. Le Caesar's Palace de Las Vegas côtoie Michel-Ange pour ce qui est des références. Disons du coup que l'artiste est un peu là comme Liz Taylor l'est dans le «Cléopâtre» tourné au début des années 1960 à Cinecittà, avec le même genre de colonnes blanches. Un produit d'importation. 

Avant d'affronter les œuvres elles-mêmes, mieux vaut monter au premier étage où se voit projeté le «making of» du «Déluge». Le visiteur réalise du coup qu'il ne se trouve pas face à des images réalisées à l'ordinateur. LaChapelle veut du vrai. Choisis après un long «casting», ses acteurs se retrouvent dans des décors construits à l'échelle réelle, avec des toiles peintes en fond de studio. Il y a vraiment de l'eau. D'énormes ventilateurs créent la tempête. Le photographe-réalisateur donne ses indications. Plus à gauche. Plus à droite. Levez un bras. Il s'offre ainsi sa super-production, aidé par de nombreux assistants. D'où le prix de revient effrant de certaines photos.

Un goût de péquenot

Une fois vu cela, le public regarde d'un autre œil les compositions accrochées sur les murs. Il y a de tout. Des vues futuristes (là il y a quand même du truc) comme des natures mortes (magnifiques, les bouquet de fleur!). Des portraits aussi bien que des scènes de genre, la plus étonnante d'entre elles étant une maison entièrement reconstituée pour moitié. Il se passe quelque chose dans chaque chambre. Un véritable tour de force, avec les inévitables polissonneries. Nous sommes chez LaChapelle. 

Dans ce lieu étonnant qu'est le Palazzo delle Esposizioni, toute les réactions deviennent possibles, de l’émerveillement à l'agacement devant tant de talent souvent gâché par goût du «bling-bling». Ce que je peux dire en tant qu'individu, c'est que l’œuvre tient mal à côté de celle de Tim Walker, qui conçoit lui aussi un décor géant et ses accessoires pour chacun de ses clichés (généralement publicitaires). Il y a chez l'Anglais un humour, un détachement et une distinction qui manquent cruellement au natif du Wisconsin sacré par New York, qui est paraît-il autrement un monsieur charmant. Tim Walker, c'est de la photo d'aristocrate. David LaChapelle, c'est de la photo de péquenot. Mais chacun reste libre après tout d'aimer les péquenots...

Pratique

«David LaChapelle, Dopo il Diluvio», Palazzo delle Esposizioni, 194, via Nazionale, Rome, jusqu'au 13 septembre. Tél. 003906 39 96 75 00, site www.palazzoesposizioni.it Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 20h, les vendredis et samedis jusqu'à 22h30. Photo (AFP): David LaChapelle à Rome, dans l'une de ses photos surcolorées.

Prochaine chronique le vendredi 28 août. Les artistes contemporains ont-ils la grosse tête?

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