Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

ROMAN/Siri Hustvedt se fourvoie dans l'art actuel

Dans les couples d'artistes, la femme tient souvent le second rôle. Il suffit de penser à Sonia Delaunay, à Lee Krasner (la compagne de Jackson Pollock) ou à Sophie Taeuber-Arp. Aucune raison pour qu'il n'en aille pas de même avec les écrivains. Un certain public veut reléguer l'épouse à l'arrière.plan, voire penser à un prête nom. Mariée avec Paul Auster depuis 1982, Siri Hustvedt ainsi vu douter de la paternité (ou plutôt de la maternité) de son premier roman. Paul n'y aurait-il pas mis une main, pour ne pas dire les deux? 

Aujourd'hui bien connue, traduite en dix-huit langues, l'Américaine (d'origine norvégienne) fait partie des vedettes de la littérature anglo-saxonne. A bon droit, du reste. Son troisième livre, "Tout ce que j'aimais" (2003), reste un ouvrage magnifique, racontant les rapports de deux couples partageant des drames imprévus, après avoir vécu de bons moments ensembles. En 2011 encore, "Une saison sans les hommes" racontait avec pudeur et délicatesse les retrouvailles d'une universitaire avec sa mère, installée dans une maison de retraite. La fille avait choisi de passer un été comme enseignante dans un "college" situé non loin de là.

Fascination pour la psychiatrie 

Alerte, alerte! Siri sortait en 2013 "Vivre, penser, regarder", qui regroupait 32 de ses articles et conférences écrits ou prononcés depuis 2005. La spécialistes des neurosciences, la passionnée de psychiatrie (la légende veut que Paul Auster lui interdise d'en lire davantage sur le sujet) pointait le nez. Le bouquin, paru comme les autres en traduction française chez Actes Sud, faisait preuve d'une inquiétante intellectualité. Quand les Américains se mettent à lire les philosophes et les penseurs européens (cette fascination pour le Vieux Continent existe encore), ils n'y vont pas avec le dos de la cuillère. Siri utilisait carrément la louche. C'était un déferlement de noms (de Kierkegaard à Merleau-Ponty) et de citations. 

A quoi son nouveau roman, "Un monde flamboyant", allait-il ressembler? Il y avait de quoi s'inquiéter. Eh bien, il s'agit d'un pamphlet féministe situé dans le monde de l'art contemporain. Après tout, pourquoi pas? En dépit des mouvements sociaux lancés après 1968 (et une décennie plus tard dans l'univers des musées par les Gorilla Girls), la situation a peu évolué dans ce microcosme, où l'argent coule à flots. Il existe sans doute davantage de galeristes femmes qu'avant. Mais les artistes qu'elles proposent demeurent le plus souvent de sexe masculin. Pour prendre l'exemple de notre village genevois, des vernissages communs ne proposaient, lors d'une de leurs éditions récentes, que des hommes?

Un récit très cérébral 

Seulement voilà! Siri Hustvedt a voulu faire un grand roman cérébral, construit comme le "Citizen Kane" cinématographique d'Orson Welles (1941). Quelques années après la mort d'Harriet Burden, surnommée symptomatiquement "Harry", une chercheuse piste les témoins de sa vie, après avoir obtenu les carnets intimes de la défunte. Il apparaît qu'après la disparition brutale de son époux, le grand galeriste Felix Lord, cette femme vivant dans son ombre était le véritable auteur de trois expositions signées par trois prête-nom, dont le très médiatique et très pervers Rune. Refusée comme artiste par deux galeries, Harriet s'était ainsi vengée, publiant en prime sous un pseudonyme (masculin bien sûr!) une étude permettant de découvrir la supercherie. 

Le quatrième de couverture du livre (dont la couverture elle-même se devait d'arborer un rouge flamboyant) parle de "fiction vertigineuse". Moi, je veux bien. Mais dans ce récit où tout le monde est riche, célèbre, et où les personnages restent aussi caricaturaux, il ne faut pas gratter le vernis "psy" et "féministe", avec l'obligatoire déconstruction et la non moins nécessaire apparition du 11 septembre. Autrement, il subsiste de la fiction ce qu'elle est vraiment. Un ramassis de lieux communs, avec une touche de sensationnel, que n'aurait pas renié Jackie Collins (la sœur de Joan, qui fit fortune en tant que romancière populaire) dans sa grande époque.

Une erreur de parcours 

Incroyablement ambitieux, ce livre glacial et fabriqué finit par navrer après avoir beaucoup ennuyé. Il serait temps que Siri Hustvedt, qui a un vrai talent, une vraie écriture et un vrai sens de la narration, revienne à quelque chose de plus humble peut-être, mais de plus vivant et de plus émouvant. Les fautes intellectuelles demeurent les pires de toutes, qu'on soit un homme ou une femme. Chacun sait que, pour les Anciens, l'orgueil primait sur les six autres péchés capitaux. Il en constituait la cause première...

Pratique

"Un monde flamboyant", de Siri Hustvedt, traduit en français par Christine Le Bœuf, aux Editions Actes Sud, 406 pages. Sorti le 3 septembre. Photo (DR): Siri Hustvedt, chez elle, à New York.

Prochaine chronique le jeudi 4 septembre. Bâle expose le sculpteur américain contemporain Charles Ray.

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