Jean Romaine

consultante en communication, ex-rédactrice en chef à la RTS, présidente de l'UPF Suisse

Romaine Jean est consultante en communication, préside l'UPF Suisse et a été présidente de la Fondation Hirondelle. Elle a été rédactrice en chef des magazines, cheffe de la rubrique politique et présentatrice du 19.30. Elle a lancé notamment les émissions "Infrarouge", "Coulisses de l'évènement" et "Toute une vie" et présenté l'émission "forum des Européens", sur Arte. Elle est licenciée en sciences politiques.

Médias: la tempête!

«Il faut explorer toutes les pistes, et surtout celles qui ont été ignorées jusqu’à présent»

C’est la tempête parfaite, disent les Anglo-Saxons. La tempête coronavirus qui décoiffe la presse mondiale et s’ajoute aux difficultés anciennes du secteur. Le sauve-qui-peut est général et plonge les plus grands dans la tourmente. Vanity Fair, New Yorker, the Economist, Ansa, Fortune. 36 000 employés des médias sont touchés aux Etats-Unis, dit le New York Times. Les chutes publicitaires atteignent 50 à 80% pour mars et avril. «L’évolution prévue pour ces cinq prochaines années s’est produite en cinq semaines», prédit Jim Waterson, du Guardian. Licenciements, chômage partiel, baisses de salaire. Tous les titres sont laminés. En France, Patrick Drahi lâche Libération et met au régime sec son secteur audiovisuel. Le conflit social s’annonce violent. En Suisse, L’illustré se sépare de 8 collaborateurs et travaillera davantage avec des indépendants. En clair, avec des statuts précarisés. Et d’autres publications vont restructurer.

Si les audiences des médias traditionnels ont explosé, cette curieuse année 2020 aura surtout sanctuarisé la domination totale des GAFA. Tout passe dés-ormais par eux: on s’informe, on achète, on communique sur les plateformes des géants du web, qui sont les vainqueurs absolus du confinement. Et leurs bénéfices flambent. Une augmentation de 100% pour Facebook au premier trimestre! 6,8 milliards de dollars en plus dans les poches de Google! C’est la victoire par knock-out d’un modèle prédateur, qui pille contenus et publicités, pratiquement sans droits d’auteur, ni impôts. Au Québec, un puissant mouvement de publicitaires et de médias tente bien de s’y opposer, mais la forteresse semble imprenable. L’Union européenne s’y est cassé les dents.

Les grands éditeurs souffrent. Les petits risquent de disparaître.

La presse locale est particulièrement touchée. En Suisse, Le Régional, qui couvrait l’actualité de Lausanne aux portes de Saint-Maurice, a tiré la prise. L’hebdomadaire gratuit allait fêter ses 25 ans et son 1000e numéro. Il meurt avec 102 000 lecteurs, une rédaction solide et un très fort attachement du public. L’économie à l’arrêt a annulé tous ses efforts de survie, élaborés patiemment depuis des mois avec le groupe ESH Hersant, lui-même touché par l’effondrement publicitaire. Dans le Jura, c’est un autre gratuit généraliste, Arc Hebdo, qui annonce la suspension de ses parutions.

Quel modèle économique?

Les nouvelles catastrophiques ont enfin réussi à réveiller les pouvoir publics. Enfin! A Berne, Conseil fédéral et Parlement ont voté un paquet de mesures urgentes. 57,5 millions de francs qui iront aux radios et télévisions régionales, à l’agence de presse ATS, mais aussi à la presse écrite. Les cantons de Vaud et de Fribourg vont également agir pour garantir la survie de leurs médias. Mais jusqu’à quand? Sur quel critère? Avec quelle contrepartie, sachant qu’il s’agit d’argent public. Continuera-t-on à aider les éditeurs qui distribuent des dividendes? Et pourquoi en exclure la presse gratuite? 

L’économiste Julia Cagé, présidente de la Société des lecteurs du Monde, se demande ouvertement s’il y a encore un modèle économique pour l’information locale, tant le financement de la presse privée par la seule publicité appartient au passé.

Elle plaide pour davantage de citoyens lecteurs, de crowdfunding et de journalistes actionnaires de leur propre média. Intéressant, mais difficile sur l’étroit marché de la presse suisse. Reste donc à explorer toutes les pistes, et surtout celles qui ont été ignorées jusqu’à présent. Faut-il il réfléchir désormais sur le plan supracantonal? Créer une Fondation romande de droit public d’aide aux médias? Faut-il élargir l’assiette des bénéficiaires de la redevance, pour l’heure quasi exclusivement versée à la SSR, sachant que les médias, les médias locaux remplissent un rôle de service public, indispensable et reconnu. Si l’on veut maintenir une presse forte, indépendante et diversifiée, il faudra avoir le courage de quitter les sentiers battus.

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