Jean Romaine

consultante en communication, ex-rédactrice en chef à la RTS, présidente de la Fondation Hirondelle

Romaine Jean est consultante en communication et présidente de la Fondation Hirondelle. Elle a été rédactrice en chef des magazines, cheffe de la rubrique politique et présentatrice du 19.30. Elle a lancé notamment les émissions "Infrarouge", "Coulisses de l'évènement" et "Toute une vie" et présenté l'émission "forum des Européens", sur Arte. Elle est licenciée en sciences politiques.

Médias alémaniques : le mouvement Jolanda

La condamnation du Blick pour atteinte à la personnalité de l'ex-politicienne Jolanda Spiess-Heggelin provoque un mouvement de fond dans la presse alémanique. Au point que des journalistes s'excusent sur les réseaux-sociaux

La presse alémanique vit un petit cataclysme depuis la condamnation du Blick, par le tribunal cantonal de Zoug, dans l’affaire Jolanda Spiess-Hegglin. Certains journalistes jugent le cas exemplaire d’un dérapage collectif et se prêtent aux excuses. D’autres se taisent, campent sur leur position ou négocient en coulisses. «Un bon baromètre d’une profession en crise», juge le magazine en ligne Republik. Certes. Mais une profession qui ose l’introspection.  

Au départ, il y a une politicienne à qui tout sourit, Jolanda Spiess-Hegglin, qui vient d’être élue au parlement de Zoug et à qui on prédit une belle carrière nationale. Jusqu’au 20 décembre 2014. Jusqu’à cette soirée organisée en l’honneur du nouveau président du gouvernement cantonal.

Cinq ans après les faits, ce qui s’est passé n’est toujours pas clair. Personne ne peut affirmer avec certitude ni non plus nier avec assurance que la députée a été victime d’une agression au GHB, suivie d'une relation non consentie. Personne ne peut dire si la nuit passée en prison par Markus Hürlimann, alors président de l’UDC zougoise, était un coup monté. Les analyses de l’hôpital de Zoug ont été réalisées trop tard pour détecter toutes traces probantes.

Les faits sont ténus. On ne sait pas. Voilà.

Le jour de Noel 2014, Jolanda Spiess-Heggelin et Markus Hürlimann ne s’en retrouvent pas moins en Une du Blick, avec noms et photos. Le «Sex-Skandal» est lancé, il ne s’arrêtera plus et le reste de la presse suivra. En 2015, la jeune députée sera la personnalité la plus googlisée de Suisse, après Sepp Blatter et Stan Wawrinka!

Le Blick a été condamné en mai de cette année, pour atteinte à la personnalité. Le rédacteur en chef adjoint de la Weltwoche vient de se voir également confirmé une première condamnation, à Zürich.  

A-t-on appris de cette affaire en Suisse alémanique, se demande Republik? Oui, en partie et c’est à l’honneur de la profession.

L’éditorialiste Pascal Hollenstein, de la NZZ-Mediengruppe, a été le premier à s’excuser. «Nous nous sommes cachés derrière le Blick, pour reprendre et amplifier une affaire, dont les faits n’étaient pas établis». Depuis quelques jours, des vidéos circulent sur les réseaux sociaux. On y voit Erich Aschwanden, ancien correspondant en Suisse centrale de la NZZ. «Je ne signerais plus le même commentaire, écrit dans la précipitation, lors de la trêve de Noël», dit-il en substance. «Nous aurions dû nous en tenir aux faits». La journaliste Carmen Epp se livre au même exercice, face caméra: «Mon erreur est de ne pas avoir parlé avec Jolanda Spiess-Heggelin». Les vidéos tournent en boucle. La SRF a salué le jugement du tribunal de Zoug. Republik dénonce l’esprit moutonnier, l’attrait du scandale, l’absence de recul et les relents sexistes qui ont prévalu dans cette affaire. Une grande lessive qui ne plait pas au rédacteur en chef de 20’, qui s’écharpe par médias interposés avec le fondateur du site Watson, Hansi Voigt.  

Le groupe Ringier se tait, fait recours et tente, semble-t-il, de négocier. 150'000 francs auraient été proposés à la Zougoise pour l’abandon des poursuites, croit savoir Republik. Jolanda Spiess-Hegglein ne confirme pas. Elle aussi a fait recours, exige des excuses et demande que tous les gains réalisés par le Blick sur son nom, soient restitués. 1,3 million de francs, selon Hansi Voigt, qui cite volontiers Katharina Blum dans cette affaire!

Depuis cinq ans, Jolanda Spiesse-Hegglin a subi insultes, menaces de mort, lettres de haine, a été mise au banc de son parti, de la société, arrêt maladie. Elle n’a pas pour autant l’intention d’en rester au statut de victime. «Ils m’ont sous-estimée», dit-elle volontiers. Elle a refait surface, créé «Netzcourage», une plateforme d’aide aux victimes de harcèlement et de haine sur les réseaux sociaux et a de forts soutiens. L’association Fairmedia, qui a lancé un crowdfunding pour financer ses avocats, a reçu plus de 80’000 francs, en quelques jours. Il n’est jusqu’à la Süddeutsche Zeitung à avoir consacré un portrait à cette femme «qui a fait plier un des plus puissants éditeurs de Suisse».

Un mouvement de fond est lancé en Suisse alémanique. Il démontre aussi, par la négative, la force, le pluralisme et le professionnalisme de son paysage médiatique.

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