Jean Romaine

consultante en communication, ex-rédactrice en chef à la RTS, présidente de la Fondation Hirondelle

Romaine Jean est consultante en communication et présidente de la Fondation Hirondelle. Elle a été rédactrice en chef des magazines, cheffe de la rubrique politique et présentatrice du 19.30. Elle a lancé notamment les émissions "Infrarouge", "Coulisses de l'évènement" et "Toute une vie" et présenté l'émission "forum des Européens", sur Arte. Elle est licenciée en sciences politiques.

La presse et la colère numérique

La deuxième décennie du siècle sera-t-elle celle de la colère? Colère des peuples et des électeurs, qui s'expriment notamment via les réseaux sociaux? Pourquoi la presse traditionnelle en ressort souvent affaiblie?

La deuxième décennie du siècle sera-t-elle celle de la colère ? Colère des peuples à l’Est de l’Europe. Colère des électeurs aux Etats Unis, en Italie ou au Brésil, qui ont porté des populistes au pouvoir. Colère des gilets jaunes en France. Des séismes sociaux à l’idéologie protéiforme, qui ont trouvé dans les réseaux sociaux un formidable vecteur. La presse traditionnelle en ressort souvent laminée et la France de ce point de vue est un véritable laboratoire.

«Nous n’avons rien vu venir, a avoué publiquement Nathalie Saint-Cricq, responsable du service politique de France 2, sur le plateau de « C à vous », en faisant le bilan de l’année écoulée. Nous n’avons rien senti, a renchéri son collègue de France Inter. Confessions courageuses de journalistes, qui découvrent à l’occasion d’un mouvement social, leur déconnexion du pays, tout occupés à scruter faits et gestes du pouvoir, tel un barde en sa cour.

Déconnexion !  

Il fallait voir en cette fin d’année les regards apeurés de certains éditorialistes en plateau, face à la rue déchainée. Il fallait capter les moues méprisantes de ces « seigneurs » de la profession, confrontés à la France d’en bas pour une fois convoquée au banquet républicain. Un gouffre culturel.

Alors aujourd’hui, les médias s’interrogent. Pourquoi sommes-nous devenus des cibles ? Pourquoi conteste-t-on notre lecture du monde ? Pourquoi cette crise de représentativité ?

« Les gilets jaunes ont mis en lumière l’incapacité des journalistes à observer sans juger », estime Anne Nivat, grand reporter et prix Albert Londres sur les antennes de la web-télé Le Media. Le phénomène n’est pas nouveau. Il s’est vu dans sa largeur, aux Etats-Unis, durant toute la campagne présidentielle. La quasi-totalité des grands titres a raillé, sous-estimé puis rejeté le phénomène Trump, oubliant au passage ses électeurs, qui sont pourtant bien là. Et prêts à recommencer à voter pour lui ! Comprendre cette lame de fond aurait mieux valu.

Certains observateurs tentent aujourd’hui d’expliquer ces soudaines irruptions sociales par les lois de la société numérique. Les gilets jaunes seraient nés d’un changement d’algorithmes. Le péril jaune créé par la toile. Réflexe élitaire d’une profession qui ne peut concevoir ce qu’elle n’a prévu. Mépris face aux sans grades qui ne pourraient agir que sous les coups de trolls russes ou d’algorithmes frelatés.  

Certes les colères virales se partagent bien par les communautés Facebook et une simple vidéo peut enclencher un mouvement social d’une ampleur inouïe. Cependant, la rage ne se crée pas de rien. Elle est documentée par des chiffres. Neuf millions de français vivent du smic, 40 % de jeunes sont au chômage dans certains quartiers, minés par une intégration ratée. Rage née de la violence sociale. Un pays riche ne peut avoir des travailleurs pauvres, soulignait récemment le Premier Ministre Pedro Sanchez en augmentant de 22 % le smic espagnol. En effet ! 

Le malaise social, dans cette ampleur, a totalement échappé au pouvoir, aux partis et à la majorité des médias, dont les ténors viennent d’ailleurs des mêmes milieux et des mêmes écoles.

Les gilets jaunes forcent la presse, toute la presse bien au-delà de la France, à un utile exercice d’autocritique. Observer, Enquêter, Expliquer, Commenter. En toute humilité. C’est ce qui lui est demandé. Les bases du métier.

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