Jean Romaine

PRÉSIDENTE DE LA FONDATION HIRONDELLE

Romaine Jean est présidente de la Fondation Hirondelle et consultante indépendante. Elle a été rédactrice en chef des magazines, cheffe de la rubrique politique et présentatrice du 19.30. Elle a lancé notamment les émissions "Infrarouge", "Coulisses de l'évènement" et "Toute une vie" et présenté l'émission "forum des Européens", sur Arte. Elle est licenciée en sciences politiques.

Brésil : le Président qui n’aime pas la presse

La présidence qui s’installe au Brésil n’aime pas les médias. Du moins les médias indépendants. On sait désormais que la campagne électorale s’est faite sur les réseaux sociaux et la messagerie WhatsApp, utilisée par 120 millions de personnes et infestée par les « fake News ». Une manipulation de masse, qui aurait été financée par des groupes d’intérêts, au service du candidat d’extrême-droite. La parole numérique libérée avait permis l’avènement des printemps arabes. Elle favorise aujourd’hui une inquiétante vague populiste, qui divise les sociétés, sème la haine et piétine tous les acquis des démocraties. Bienvenue dans l’ère de la post-vérité !

Voici donc que depuis dimanche dernier, une autre grande nation s’est jetée dans les bras d’un Prince incertain, que personne ne prenait au sérieux il y a quelques mois encore. Etats Unis, Italie, Brésil, les similitudes sont troublantes. Même rejet des institutions et des élites, même vote protestataire, même profil de dirigeants aux diatribes douteuses, qui pointent du doigt les minorités et bousculent des notions que l’on croyait acquises. Il y a quelque chose d’irréel à voir la foule brésilienne fêter l’ascension d’un homme, ouvertement nostalgique d’une dictature féroce, dont la seule erreur aurait été « d’avoir torturé au lieu de tuer » ! 

Jair Bolsonaro a capitalisé sur le rejet de la corruption, réelle, systémique, que les années Lula n’ont pas endiguée. Et sur le besoin de sécurité d’un pays où se commet un homicide toutes les huit minutes. Il a été élu à la loyale, au terme d’une campagne où les contre-pouvoirs ont agi. Alors pourquoi ce malaise ? Qu’est ce qui ne colle pas dans cette élection ? Quelle influence ont eu les manipulations numériques ?

Tout, absolument tout a été dit sur de faux comptes d’utilisateurs, alimentés par des robots cracheurs d’infox, à l’imagination sans limite. Le candidat du parti du travail aurait voulu légaliser la pédophilie, inciter les enfants à des rapports sexuels précoces, distribuer des biberons en forme de pénis dans les crèches. Des canulars diffusés en boucle. Dans une séquence, devenue un grand classique de l’ère post-vérité, le candidat Bolsonaro a accusé publiquement le pouvoir en place de distribuer des « kit gay » dans les écoles, favorisant l’homosexualité. Un délire relayé par des églises évangélistes déchaînées. 13 plaintes ont été déposées auprès du tribunal supérieur électoral, le journal Globo a dénombré 50 fausses informations, souvent à caractère sexuel, partagées par des millions d’internautes. Une intoxication massive, virale, qui rend tout contrôle impossible. 

Le nouveau président brésilien entretient avec les médias d’opposition les mêmes relations délétères que le président Trump, qu’il admire. L’association brésilienne de journalisme d’investigation a recensé 142 actes de violence contre les siens. Le quotidien Folha de S.Paulo, à l’origine des révélations sur le financement d’une campagne de dénigrement contre le candidat de la gauche, a été intimidé et Reporters sans frontières parle de menaces sérieuses sur la liberté de la presse.  

Ces manipulations s’accompagnent d’un phénomène que l’on voit apparaitre désormais partout et qui fait planer une réelle menace sur les démocraties : un fond de défiance envers les institutions, qui alimente le populisme. A l’heure du sauve qui peut général, pourquoi ne pas élire un candidat d’extrême-droite ? 

Plusieurs collectifs de vérification d’informations ont été créés durant la campagne brésilienne. Des sociétés privées vendent désormais des algorithmes qui traquent les infox. On cherche la parade, en vain pour l’instant. Etats-Unis, Italie, Brésil, les contre-pouvoirs fort heureusement existent mais le Far West numérique alimente la haine et fait trembler les démocraties. 

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