Jean Romaine

consultante en communication, ex-rédactrice en chef à la RTS, présidente de l'UPF Suisse

Romaine Jean est consultante en communication, préside l'UPF Suisse et a été présidente de la Fondation Hirondelle. Elle a été rédactrice en chef des magazines, cheffe de la rubrique politique et présentatrice du 19.30. Elle a lancé notamment les émissions "Infrarouge", "Coulisses de l'évènement" et "Toute une vie" et présenté l'émission "forum des Européens", sur Arte. Elle est licenciée en sciences politiques.

Au temps des bûchers

La justice numérique ne connaît pas de nuance et la moindre rumeur vaut condamnation

On saura le 31 mars ce que pense la justice française de Sandra Muller. La journaliste, qui lança le mouvement #balancetonporc, en 2017, a été condamnée en première instance pour diffamation. Si le premier jugement se confirme, elle devra payer 15 000 euros de dommages et intérêts, à titre de préjudice moral, à l’homme qu’elle avait nommément dénoncé, dans un tweet qui a fait le tour de la planète. Eric Brion sort de trois ans d’enfer et d’ostracisme social, après avoir perdu son emploi, sa compagne, ses amis, sa santé. Or, selon le premier jugement, il n’était pas coupable, du moins pas de ce dont l’a accusé le tribunal populaire, celui des réseaux sociaux.

Si nous rappelons cette information, qui concerne le mouvement emblématique du combat féministe, c’est que ça balance pas mal ce temps-ci à Paris et ailleurs, en matière de mœurs. Nommément. Olivier Duhamel, Richard Berry, Gérard Louvin, Mark Pulver, des stars du petit ou du grand écran, des anonymes aussi, inceste, pédocriminalité, violence sexuelle, viol sur mineurs, harcèlement. Le déversement de boue écœure et l’on ne sait plus. La justice numérique ne connaît pas de nuance et la moindre rumeur vaut condamnation. Nous vivons des temps dangereux.

Si nous reprenons l’affaire Sandra Muller, c’est qu’elle a valeur d’exemple. Time Magazine a fait de la journaliste l’une des personnalités de l’année 2017. La justice populaire et celle des médias vont plutôt aux «victimes» et c’est bien normal. Elle a été reçue par le président Emmanuel Macron, célébrée partout en héroïne. Sauf que les «victimes» ont parfois tort. Sauf que l’on ne sait jamais ce qui se cache dans les secrets de la conscience et que la justice est là pour trancher.

Si donc le jugement se confirme, on pourra dire que Sandra Muller a pris le risque, le 13 octobre 2017, en pleine affaire Weinstein, de démolir un homme, par un tweet. Pour des propos qu’il a reconnus et dont il s’est excusé, mais hors contexte. En 140 signes! Avec le risque d’informations erronées, relayées des centaines de milliers de fois, sans démenti, y compris par les titres les plus prestigieux comme L’Obs. Non, Eric Brion n’était pas le chef de Sandra Muller. Non ses propos, très lourds, n’ont pas été répétés, mais proférés une fois, par oral, à une heure du matin, après une soirée arrosée. Aucun élément de preuve ne permet de conclure à un «quelconque harcèlement à son encontre», ont dit les juges en première instance, selon Franceinfo. Eric Brion était un dommage collatéral du mouvement de libération de la parole des femmes.

Et la présomption d’innocence?

Plusieurs mouvements féministes continuent de soutenir Sandra Muller en France et nuisent ainsi à la cause légitime qu’ils défendent, si le jugement se confirme. Il est certain que le mouvement #MeToo a mis en lumière des défaillances graves du contrôle social. Il est souhaitable que le magnifique livre de Camille Kouchner fasse tomber les masques odieux de l’inceste. Il est à saluer que la mise en lumière du pire de l’être humain, qui semble être désormais notre lot quotidien, libère la parole des victimes. Mais une furieuse habitude a été prise sur les réseaux sociaux de passer outre la case de la présomption d’innocence. Le simple rappel de cet acquis du siècle des Lumières, de cette conquête majeure de l’Etat de droit, inscrite dans la Déclaration universelle des droits humains de 1948, vaut suspicion. Les réseaux sociaux donnent un formidable écho à la parole de tout un chacun. Ils prennent trop souvent cependant les habits de la vengeance et de l’exutoire collectif. L’opinion publique ne remplace pas la justice, et la société numérique a ceci de dangereux qu’elle est celle des emballements.

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