Jean Romaine

PRÉSIDENTE DE LA FONDATION HIRONDELLE

Romaine Jean est présidente de la Fondation Hirondelle et consultante indépendante. Elle a été rédactrice en chef des magazines, cheffe de la rubrique politique et présentatrice du 19.30. Elle a lancé notamment les émissions "Infrarouge", "Coulisses de l'évènement" et "Toute une vie" et présenté l'émission "forum des Européens", sur Arte. Elle est licenciée en sciences politiques.

Algérie: une leçon de démocratie numérique

La foule algérienne a obtenu une première victoire face au clan Bouteflika. La révolution s'est faite dans le calme et Facebook a été son prophète.

On lui a tendu une déclaration du président, à lire à l’antenne. Comme un maître le ferait à son vassal. La journaliste Nadia Madassi, de Canal Algérie, n’a pas supporté et ne présentera plus le journal. Moment symbolique, parmi tant d’autres, de l’extraordinaire réveil démocratique vécu par l’Algérie, qui a abouti au renoncement d’un cinquième mandant par le clan Bouteflika. Révolution pacifique, historique, jeune, qui rend sa dignité à un peuple et une diaspora si souvent humiliés et réduits à un trou noir d’archaïsme et d’islamisme. La révolution des mentalités s’est faite en silence et une nouvelle fois Facebook semble avoir été le prophète de la révolte.

«Cette génération est en train de réaliser ce que nous n’avons pas réussi à faire», dit aujourd’hui Kamel Daoud, écrivain, chroniqueur et ancien rédacteur en chef du Quotidien d’Oran, qui salue le mouvement profond, irréversible, qui a soulevé toutes les régions de son immense pays. 43 millions d’habitants, dont la moitié a moins de 25 ans. Comme pour les gilets jaunes, la mobilisation s’est faite sur les réseaux sociaux, en dehors des mouvements politiques, syndicaux, institutionnels et religieux, tous largement discrédités. Et sans leader, même si des généraux sont sans doute en embuscade. Les révoltes du XXIe siècle prennent décidément toutes les mêmes habits.

La comparaison entre Paris et Alger s’arrête là, tant a été saisissante la maturité politique de la foule algérienne. Pas de violence, de l’humour, des chants «contre ceux qui ont volé le pays», des rues nettoyées après les manifestations et un rejet unanime, dans le calme, toutes générations confondues, d’un président qui n’est plus réapparu en public depuis 2013 et dont les caciques prêtaient serment en baisant son portrait!

La foule a aussi largement contourné les médias publics et les nombreuses chaînes privées, aux ordres du pouvoir. L’Algérie est placée au 136e rang du classement de «Reporters sans frontières» pour la liberté de la presse. Sur 180 pays. Blogueurs arrêtés, journaux financièrement étranglés. Depuis le 22 février, RSF a dénoncé «des interpellations, agressions, interdictions de couvrir, confiscations de matériel, pressions sur les médias publics et ralentissement du réseau interne». Samedi 23 février, Meriem Abdou journaliste et rédactrice en chef  de la radio publique Chaîne 3 a présenté sa démission pour protester contre l’absence de couverture médiatique des manifestations. Les réseaux sociaux ont pris le relais des médias qui se sont tus, pris de court. Absurdement. A l’image d’un régime, en bout de course et incapable de se renouveler. Contournées également, les fameuses chaînes offshores qui arrosent dans le désordre l’Algérie.

Depuis le 22 février, des milliers de personnes ont documenté, filmé en direct sur les réseaux sociaux cette foule libérée. On y a vu des femmes algériennes, en première ligne, elles que le régime avait réduites à des citoyens de seconde zone. A Oran, elles ont manifesté entourant le maire FLN de la ville! A Alger, elle se sont retrouvées aux côtés de Djamila Bouhired, «Djamila l’algérienne», l’icône des révoltes coloniales. On y a vu une jeunesse sans peur. «Moi ou le chaos, disait le clan Bouteflika». «Ni moi ni le chaos», a-t-elle en répondu, en réclamant une transition démocratique.

L’heure de vérité est arrivée pour cette nouvelle version d’un printemps arabe. Elections repoussées, nouvelle constitution, une première victoire mais le clan Bouteflika n’a pas encore signé son intention de quitter le pouvoir. La rue reste mobilisée.

En attendant ce pays que l’histoire immédiate avait condamné a dépassé la crainte des années noires de la guerre civile. «L’Algérie est au bord de l’éclosion» titrait joliment le Huffpost Algérie.

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