Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

REVUE / "Beaux-Arts" transforme l'art en polars

L'été n'est plus ce qu'il était. Un désert. Si le marché de l'art dort d'un œil, certaines villes, notamment celles du Sud, se réveillent en matière d'expositions. Quant aux revues, elles doivent suivre le raccourcissement de la saison morte. «Connaissance des arts», la grande aînée française, fait certes le pont en août (mais plus en janvier!). Mais sa rivale «Beaux-Arts» paraît désormais douze fois par an. Un bon rythme pour une équipe il est vrai (un peu) plus fournie.

Sorti il y a quelques jours, le numéro d'août donne dans le thématique. Il y a là «74 pages d'histoires vraies». Il faut dire que le sujet, «Quand l'art devient un polar», semble inépuisable. La restauration et l'archéologie procèdent de l'enquête. Le marché tient pour beaucoup d'une mafia. Les faussaires sont de discrets criminels. Certains artistes eux-mêmes se prennent pour des détectives. C'est le cas de la photographe Sophie Calle, si appréciée des Américains. La Française a commencé en prenant des inconnus en filature...

L'affaire Anthony Blunt

L'équipe du magazine dirigé par Fabrice Bousteau a donc dû se restreindre. Elle a a choisi de limiter la longueur des articles plutôt que le nombre des sujets. Normal parfois. Mais le lecteur peut éprouver des frustrations. C'est le cas pour les pages consacrées à Sir Anthony Blunt. L'expert de Nicolas Poussin et le conservateur des collections de la reine Elizabeth a été durant quarante ans une taupe soviétique. Il avait négocié en 1963 son impunité contre ses aveux complets. Margaret Thatcher le balancera pourtant en 1979. On pourrait tirer de sa vie un film moins proche de James Bond que des drames de Joseph Losey. Blunt était aussi l'amant de son majordome, comme Dirk Bogarde dans «The Servant»...

Les architectes sont souvent des criminels. Surtout de nos jours. Une gros article s'intitule donc «Crimes & bâtiments». L'histoire matérielle des tableaux et des sculptures célèbres suppose d'innombrables vicissitudes. C'est ce que Maurice Rheims a appelé en 1960 dans son premier livre (et de loin le meilleur) «La vie étranges des objets». «Beaux-Arts» a voulu raconter «Les folles tribulations de L'Agneau mystique» pour deux raisons. La première est que les panneaux du chef-d’œuvre des frères Van Eyck en ont vu des vertes et des pas mûres depuis les années 1430. La seconde que le polyptyque se trouve en restauration à Gand jusqu'en 2017.

Des Wildenstein aux Nahmad

Après les pages gadgets indispensables à ce mensuel un peu bling bling (je sais, l'expression commence à dater), les choses sérieuses reprennent avec un portrait de Weegee, un photographe qui a fait à Genève l'objet d'une admirable exposition au BAC. On sait que l'Américain arrivait avant la police sur la scène du crime. Viennent après les inévitables articles sur les faux et ses vols. Là aussi, il a fallu opter. Pour le faux, il s'agit de l'affaire Greenhalgh, peu médiatisée. Cette famille très anglaise donnait aussi bien dans le pharaonique que le XXe siècle, dupant nombre de musées. Les vols permettent, eux, de partager la vie du colonel Stéphane Gauffeny, chef de l'Office central de lutte contre le trafic des biens culturels. Des biens pas forcément authentiques par ailleurs...

Après quelques pages sur les marchands Wildenstein, aujourd'hui bien amochés par la Justice, et un encart sur la famille Nahmad (honorée l'an dernier par un hommage du Kunsthaus de Zurich), qui suit le même chemin, la revue se termine avec les rubriques habituelles.

Pratique

«Beaux-Arts», août 2013, «Quand l'art devient un polar». Signalons aux amateurs de chiffres ronds que ce numéro est le 350e de la revue. Photo (DR): Sir Anthony Blunt, avant la chute, devant un portrait de Velasquez.

Dans la jungle des polars sur l'art

Difficile, bien sûr, de concevoir un numéro s'appelant «Quand l'art devient polar» sans y inclure une sélection de livres tournant autour du sujet. Ce ne sont pas eux qui manquent sur les rayons des bibliothèques, depuis les aventures d'Arsène Lupin réglées par un certain Maurice Leblanc.

«Beaux-Arts» donne donc ses choix et ses notes. Chaque bouquin a reçu un, deux, trois ou quatre pistolets, disposés comme les étoiles des bons restaurants. «Les polars de l'art existent. Beaux-Arts les a tous lus. Une sélection à faire frémir.» Les titres vont des années 1980 à nos jours. Les gagnants (quatre pistolets) sont «La nuit des roses noires» (2001) de Nino Filtastò, le récent «Le pays oublié du temps» de Xavier-Marie Bonnot (2013), «Les visages» de Jesse Kellerman (2009), «Le tableau du maître flamand» d'Arturo Pérez-Reverte (1994) et «Obscura» de Régis Descott (2009). Un cinq pistolet exceptionnel va à la BD «Dans les tréfonds du Louvre» de Marc-Antoine Mathieu (2006).

Pears et Goetz, les oubliés

La liste comporte à mon avis de grosses lacunes. Manque notamment la série culte sur les aventures italiennes de la policière Flavia di Stefano et de l'amateur britannique Jonathan Argyll. Ian Pears a ainsi donné sept romans délicieux entre 1991 et 2000, traduits entre 2000 et 2005. Ils illustrent le monde l'art, de l'expertise à la rapacité muséale, tout en donnant la vision du monde humaniste de l'auteur. Ce dernier s'est depuis égaré dans les fictions pseudo philosophiques, dont la prétention n'a d'égale que l'ennui. Mais il paraît qu'il se sent ainsi davantage écrivain...

Les ouvrages du Français Adrien Goetz se voient passés sous le même silence. Cet historien d'art ne donne pas que des polars, mais il y en a, à commencer par «Une petite légende dorée» (2005). Un récit étrange, où un espion reconstitue un polyptyque de la Renaissance. Vu le succès, Goetz a passé des excellentes, mais confidentielles, Editions du Passage à Grasset. Il a donné là les aventures de Pénélope Breuil et de son soupirant Wandrille. A «Intrigue à l'anglaise» (2006) ont succédé d'autres tribulations à Versailles ou à Venise. Le milieu des musées y est bien décrit, mais la psychologie demeure superficielle.

Si personne ne se plaindra de l'absence dans la revue de Dan Brown et de son «Da Vinci Code», je terminerai en regrettant un autre oubli. Il s'agit de celui de «Nu de femme» (2012) de Patrick de Bayser. Comme dans «La nuit des roses noires», l'intrigue tourne autour de Modigliani. Une de ses toiles n'existe plus que sous forme de citation dans un livre. Où peut-elle bien avoir passé?

Prochaine chronique le vendredi 2 août. Une exposition particulièrement discutable de photos ethnographiques orne à Genève le Parc Bertrand.

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