Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

REVUE/"Beaux-Arts" dévoile les secrets de 70 chefs-d'oeuvre invisibles

Crédits: DR

Les chefs-d’œuvre cachés existent. On ne peut pas tous les montrer, du moins en même temps. Il y a cependant ceux qui se dérobent davantage que d'autres aux regards. Pour des motifs finalement très divers. C'est ce qui a donné à «Beaux-Arts», qui paraît même au mois d'août, l'idée d'un numéro intitulé «70 chefs-d’œuvre que vous ne verrez (peut-être jamais)». En charge du dossier, Claude Pommereau a choisi aussi bien des réalisation contemporaines que quelques pièces archéologiques, même si le temps contribue à occulter les choses. L'oubli fait en quelque sorte partie du jeu, tout comme les changements du goût. Il faut des décennies pour cela. 

C'est un plafond qui fait l'ouverture de ce numéro spécial d'été divisé en huit chapitres. Antoine Coypel l'a réalisé en 1707 pour la Chancellerie d'Orléans. Il échappa aux transformations opérées dans le bâtiment dans la seconde moitié du XVIIIe siècle. L'immeuble fut ensuite classé monument historique. Tout se présente bien. Voilà hélas que la Banque de France éprouve le besoin de s'agrandir dans les années 1920. On sait que l'argent commande. Le bâtiment se voit déclassé et détruit, à condition que les décors soient remontés ailleurs aussi vite que possible. Ils sont mis en dépôts en 1923. Il faut la parution en 1989 du grand livre sur Antoine Coypel par Nicole Garnier pour qu'on en reparle. L'affaire avance enfin. La restauration est en cours, et le public devrait (je préfère le conditionnel) redécouvrir dans quelques années ce qui subsiste de la Chancellerie d'Orléans à l'Hôtel de Soubise, abritant les Archives Nationales.

Roulés en réserves 

L'histoire que je viens de vous résumer ne figure pas dans le magazine. Il s'agissait d'avoir une belle photo d'entrée en double page. Mais beaucoup d'autres affaires se voient racontées plus ou moins en détails. Il y a celle des chefs-d’œuvre «furtifs», appartenant à des privés. Notons que ceux-ci se montrent souvent plus généreux prêteurs que les institutions. C'est le cas du «Portrait de Caroline Murat» (1814) par Ingres, longtemps réputé détruit, et qui appartient aujourd'hui à Michel David-Weill. C'est aussi celui de l'effigie funéraire presque surréaliste de Napoléon par Denzil Ibbetson, récemment retrouvée et acquise par le comte Walewski, descendant de l'empereur. Vient ensuite le cas des grands formats, souvent roulés en caves quand ils semblent par trop académiques. «Beaux-Arts» a rendu visite au musée de Picardie d'Amiens, qui va raccrocher les plus spectaculaires de son fonds dans le grand salon en 2019 à commencer par la «Lady Godiva» (1891) de Jules Lefebvre, qui mesure tout de même six mètres trente de haut. 

Le sexe forme un grand motif d'occultation. Un chapitre se voit voué aux «shunga» japonais (je vous ai parlé en 2013 de l'exposition sur ces estampes pornographique organisée au British Museum de Londres) et au cabinet secret du Musée archéologique de Naples. Il y a aussi ce qui se cache tout bêtement sous les cimaises actuelles. Elles vont ici du Musée de Versailles, par ailleurs presque toujours invisible faute de gardiens, à deux collections nichées au château de Fontainebeau. J'avoue ainsi n'avoir jamais vu «Le serment du Jeu de Paume» (1790-91) inachevé de David de Versailles. Et puis il y a les musées en caisses ou quelques affaires douloureuses. C'est toute honte bue que le Louvre a enfin prêté au Mucem de Marseille la «Tiare de Saïtapharnès» en or, acquise... à prix d'or en 1896. Un des plus célèbres faux de l'histoire de l'art avec le crâne en cristal de roche précolombien du Quai Branly. Notons que ce dernier se montre meilleur joueur. Ce don reçu d'un grand collectionneur du XIXe siècle a une fois été exposé avec la notice: «C'est un faux, d'accord, mais il s'agit bien d'un chef-d’œuvre.»

Volés, dispersés...

Une place se voit faite aux tableaux volés, de l'Isabella Gardner Museum de Boston comme au Musée d'art moderne de la Ville de Paris, où le directeur Fabrice Herrgott a sauvé sa tête en dépit d'un nombre record de négligences. Le problème des démantèlement aurait pu toucher les frises du Parthénon. «Beaux-Arts» a préféré le cas moins connu du «Livre des rois» enluminé au milieu du XVIe siècle en Iran. Ses 258 miniatures sont dispersées dans le monde depuis le geste insensé du «mécène» Arthur A. Houghton Jr dans les années 1960. L'art contemporain s'invite enfin avec Damien Hirst, dont une œuvre a été envoyée dans l'espace, et Hans Hartung. Une énorme toile de ce dernier, datant de 1989, a disparu. Notons qu'il en va de même, mais là c'est moi qui parle, pour la plus volumineuse création de Frida Kalho, qui l'avait donné en bonne militante à l'URSS. Les Soviétiques ont été horrifiés par cette peinture «petite-bourgeoise»...

Il y a bien sûr les œuvres sur papier, fragiles et donc presque toujours conservées en cartons. Les tags de Bansky, pillés et détruits par appât du lucre. Il fallait néanmoins terminer avec un coup d'éclat sentant un peu le soufre. «Beaux-Arts» fait la part belle aux tapisseries tissées pour Göring, Von Ribbentrop et le Maréchal Pétain par les Gobelins. Ces curiosités sont aujourd'hui montrées, avec toutes les circonvolutions politiquement correctes d'usage, à Paris. Aux Gobelins précisément. Je vous en parlerai les mois prochain. Ma curiosité a été titillée. Je pense d'ores et déjà qu'il fallait les montrer, en dépit des polémiques possibles. On ne refait pas l'Histoire.

Pratique

«Beaux-Arts», numéro 1081, août 2018. En vente partout. Les 7 euros français ont passé en Suisse à 15 francs 10. Cela m'a permis de pousser quelques hurlements. Il faut toujours décharger son agressivité. C'est bon pour la santé.

Photo (DR): L'esquisse du plafond de Jules Lepneveu à l'Opéra de Paris. André Malraux, ministre de la Culture, l'a fait remplacer par un autre de Marc Chagall vers 1960. Le Lepneveu est caché en dessous.

Texte intercalaire.

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