Campiotti Alain

JOURNALISTE

S'il hésitait entre Pékin et New York, Alain Campiotti choisirait-il Lausanne, où il vit maintenant? Journaliste, il a surtout écrit hors de Suisse, pour 24 heures, L'Hebdo, Le Nouveau Quotidien et Le Temps, comme reporter ou comme correspondant. Terrains de prédilection: la Chine, les Etats-Unis et le Proche-Orient au sens large. Autrement dit le monde qui change et qui craque.

Regardez le calife Ibrahim: c’est de l’Histoire

L’homme en noir qui est monté vendredi dernier, en boitant légèrement, au minbar de la grande mosquée de Mossoul, cultive les symboles. Abou Bakr al-Baghdadi dans la clandestinité, Ibrahim Awad Ibrahim Ali al-Badri de son vrai nom, il demande qu’on l’appelle désormais calife Ibrahim.

Abou Bakr était le beau-père du Prophète, et il fut le premier calife de l’islam. Ibrahim, c’est Abraham, le patriarche des trois monothéismes.

Avez-vous vu le film de 21 minutes qui a été tourné à Mossoul à l’occasion de cet «avènement»? Regardez-le, ça vaut la peine. Il a été réalisé avec un soin extrême, grâce à plusieurs caméras, y compris à l’extérieur de la mosquée pour prouver que le nouveau calife y était bien. Le prêcheur accentue les doubles consonnes de son arabe classique. Les fidèles se prosternent, sous l’œil de gardes armés.

On a appris ensuite que tout le monde avait été fouillé à l’entrée, et que l’imam en charge de la mosquée avait été exécuté quinze jours auparavant, avec douze autres religieux.

Brutalité et publicité. La vidéo de Mossoul fait un tabac sur Youtube. Parmi le milliard et demi de musulmans des cinq continents, quel sera la proportion des révulsés, des sceptiques et des fascinés ? Le 20 juin, l’Etat islamique (l’organisation et, maintenant, le territoire entre Irak et Syrie que contrôle le calife) a demandé aux croyants de manifester leur soutien sur internet. Les réponses, vous pouvez le vérifier, sont venues de partout.

Et depuis des mois, les volontaires qui écoutent l’appel au djihad lancé par l’Etat islamique arrivent en Syrie par centaines, par milliers sans doute, de la région, mais aussi d’Europe et d’outre-Atlantique. La voix de l’homme en noir va amplifier le flux.

L’Histoire se souviendra de cet été 14 peut-être autant que de celui de l’autre siècle.

Il ne paraissait pas absurde, il y a trois ans, d’écrire qu’Al Qaida avait perdu la guerre (je plaide coupable). La jeunesse arabe ébranlait les tyrans, et les extrémistes de l’islam politique semblaient soudain hors jeu. Les partisans de la violence armée étaient réfugiés dans les montagnes du nord-ouest du Pakistan, et ils avaient subi une défaite dans les sables de l’Anbar irakien.

Mais le printemps arabe a pris ensuite de vilaines couleurs. Une sorte d’alliance saoudo-militaire s’est formée pour étouffer le bouillonnement révolutionnaire, et écarter la partie non violente du mouvement islamiste (les Frères musulmans), qui avait paru un moment l’emporter.

L’ordre ancien est revenu, pas plus acceptable qu’avant. Dans l’opposition, les plus radicaux en sont sortis renforcés.

L’Etat islamique du calife Ibrahim n’est pas Al Qaida, dont il s’est séparé. Mais l’objectif est le même : apporter une réponse violente aux convulsions et aux paralysies de cette vaste partie du monde musulman dont le centre est la Mésopotamie.

Le message de Mossoul est un ébranlement, auquel répond un grand affolement. Pour écraser l’hydre surgie des sables se constituent les plus inattendues des coalitions. Les Etats-Unis prennent langue avec l’Iran chiite, qui semble avoir soudain les mêmes angoisses que son rival sunnite d’Arabie saoudite.

Un stratège américain, Leslie Gelb, propose même de réincorporer le Syrien Bachar el-Assad dans une sainte alliance pour détruire militairement l’Etat islamique. Il pourrait aussi bien conseiller de jeter une allumette dans une poudrière.

De Gaza et de Cisjordanie, où le brasier se rallume, jusqu’à l’Afghanistan où le désordre postélectoral ne pourra profiter qu’aux Talibans, la région est prête pour le message radical du calife.

Vous vous souviendrez du film de Mossoul. L’été 14, 2014…

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