Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

RÉFLEXION/Avons-nous vraiment passé en art au tout-contemporain?

Crédits: Atelier des Lumières/Culturespaces, Paris 2018

Je viens de passer près de La Comédie, à Genève. Devant le théâtre, le programme de la saison prochaine, avec une affiche à la photographie décourageante. Aucun classique, du moins dans le texte originel, ne se voit annoncé. Il s'agit soit de choses bien connues, mais récrites par un lulu ou une lulue. Soit d'écritures de plateau, comme on dit pudiquement aujourd'hui. Enfin bref, des pièces que l'on ne rejouera plus jamais nulle part, du moins telles quelles. Les directeurs travaillent pour un public fervent (quoique, à la Comédie...), mais restreint. La scène genevoise a passé à une création entièrement actuelle. Il en va depuis longtemps ainsi pour la danse d'une manière assez générale. A part des institutions comme l'Opéra de Paris, il n'y a plus en Occident que des troupes venues de l'ex-URSS pour venir casser nos noisettes ou faire des entrechats sur la musique de «Giselle». Seul, l'opéra en reste sous nos latitudes aux classiques. Mais au prix de quelles contorsions de mise en scène!

Il m'est du coup venu l'envie de faire un petit point. Les beaux-arts ont-ils eux aussi versé corps et âme dans le tout-contemporain? A en croire certaines de mes relations, qui passent d'une foire à la suivante et d'une Kunsthalle à la suivante, oui. Mais elles me font penser à ces intégristes végétariens qui vous expliquent que tous les jeunes sont aujourd'hui devenus vegan. Il y a selon moi là une distorsion entre les désirs et la réalité. Bien sûr, le contemporain fait aujourd'hui la Une. Il est devenu «trendy» en une trentaine d'années. De minoritaire puis majoritaire dans les intérêts, il tend aujourd'hui à devenir totalitaire. Avec toutes les intolérances que suppose ce dernier adjectif, du reste. Il y a au mieux chez certains de la commisération pour les attardés s'intéressant à autre chose qu'à la production émergente. Le marché de l'art leur donne apparemment raison. Il est largement dominé en 2018 par le «Post War», autrement dit les œuvres réalisées après 1945. Quant à la presse écrite, vieillissante, elle n'en a que pour les créateurs en devenir. Une belle preuve de jeunisme.

95 pour-cent 

Numériquement, il est clair que les expositions institutionnelles dédiées à des auteurs vivants, et si possible de moins de 50 ans, dominent. Il suffit de prendre les listes publiées par les magazines spécialisés. On doit être à 95 pour-cent. Il faut dire que leur montage se révèle plus simple. Il suppose des contacts moins nombreux. Le commissaire prend souvent des galeristes comme appuis (un peu intéressés, du reste, par le côté promotionnel). Imaginer une rétrospective dédiée à un maître ancien, ou à une époque révolue, suppose une quantité de problèmes à résoudre. Il y a en plus les coûts engendrés par les assurances, les convoyeurs et les transporteurs (les premiers cités sont les gens de musée qui se contentent d'accompagner une caisse contnant des oeuvres). Le catalogue va de plus exiger un an de travail et une infinité de collaborations. Tout cela pour un succès d'estime. Autrement dit un bide financier. 

L'art classique est-il forcément condamné à des publics clairsemés, voire des salles vides? Par forcément. A mon avis, il ne «marche» pas plus mal qu'un autre, même si des esprits chagrins font remarquer que ses visiteurs se révèlent en général plus âgés que ceux du contemporain. Une chose qui augurerait en effet mal pour l'avenir. Mais ces rabat-joie pourraient constater que, passée la foule du vernissage, bien des noubas contemporaines restent désespérément vides. L'événement, qui est devenu la notion primordiale (Art/Basel en forme typiquement un), est fini. On est revenu au quotidien. Je me souviens d'avoir vu l'extension très conceptuelle de la Tate Modern déserte, ou presque, alors que l'exposition vedette du musée londonien cartonnait avec Georgia O'Keefe. Une dame morte très âgée depuis un certain temps. Mais, pour bien des gens, contemporain rime encore avec Picasso, Pollock ou Lucio Fontana. Il y a là un malentendu fondamental.

Signes rassurants 

Plusieurs signes se montrent en fait plutôt rassurants. Les 450 millions de dollars pour le «Christ» de Léonard de Vinci (ou de quelqu'un d'autre, j'ai vu que la polémique rebondissait). Les 540 000 visiteurs de l'exposition Delacroix, qui vient de se terminer au Louvre. Le million et plus de clients pour la Collection Chtchoukine à la Fondation Vuitton, qui proposait je vous le rappelle des toiles vieilles de plus d'un siècle. La fascination persistante pour l'archéologie égyptienne, alors que les Grecs et les Romains ne tiennent plus la vedette. Les projections «immersives» organisées à l'intention de nouveaux amateurs autour du thème de Klimt, de Van Gogh ou de Giotto. Et finalement les revendications patriotiques de chefs-d’œuvre. Elles prouvent qu'ils font partie de l'ADN national, bien que les frontières aient pour le moins bougé au fil des siècles. 

Delacroix, Vinci, Van Gogh (sur lequel il doit bien paraître un livre tous les trois mois). Il s'agit là de vedettes. Ces noms disent quelque chose à la plupart des gens. Mais il s'agit de prestigieuses tomates hors sol. Ce qui fait aujourd'hui défaut, et qui explique l'échec de certaines présentations vouées à des noms anciens peu connus (l'Italie restant la spécialiste de la chose), c'est en effet l'absence actuelle de culture historique. De contexte. Nos contemporains, même s'ils restent attachés au patrimoine, ont perdu le lien avec le passé. Un peu comme leurs grands-parents avaient gentiment rompu avec la campagne vers 1950. Rien ne les raccroche plus aux siècles précédents. L'école est bien sûr fautive. L'histoire de l'art fait partie dans bien peu de pays des branches enseignées. Mais l'enseignement a déjà aujourd'hui bien de la peine à maintenir l'exercice à peu près correct d'une langue parlée et écrite.

Contemporains vedettes 

Cela dit, le vedettariat joue aussi pour la création contemporaine. Il semble clair qu'avec Jeff Koons, Damien Hirst ou Murakami (le peintre, pas l'écrivain!), le public vient à la fois voir la modernité, la notoriété, le succès et de l'argent mis sur les murs. Il y a ici un côté tiroir-caisse. Ou Oncle Picsou selon Disney, si vous préférez. Comment ne pas se laisser fasciner par une exposition où il y en a pour un milliard (j'arrondis, évidemment)? Le reste des présentations contemporaines marche en revanche assez mal. A ma connaissance, il y a moins de monde au Palais de Tokyo parisien qu'au Louvre. Les Tate londoniennes avancent à Londres au coude-à-coude avec la National Gallery. L'ennui, pour cette dernière, c'est que l'argent des décideurs «trendy» va maintenant plutôt au contemporain. Meilleur pour l'image. Tourné vers l'avemir. Il n'y a plus qu'en Italie où les banques, par ailleurs chahutées par là-bas de nos jours, en restent au patrimonial et au passé local. Elles doivent bien se raccrocher à quelque chose...

Photo (Ateliers des Lumières/Culturespaces, Paris 2018): Klimt en spectacle immersif. Le mélange de l'ancien et du nouveau.

Prochaine chronique le samedi 25 août. La Ca' Pesaro de Venise nous ramère à l'époque Fiorucci. La mode bon marché des années 70 et 80.

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