Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

RÉÉDITION / Quand Michel Pastoureau broyait du noir

"Noir, c'est noir", chantait naguère Johnny Hallyday. C'est à voir! Pour les Romains, il existait l'"ater" et le "niger". Le premier restait mat, tandis que le second se voulait brillant. Plus près de nous, Shakespeare distinguait le "black", qui a seul survécu, du "swart". Il faut dire qu'il s'agissait à l'époque d'une couleur difficile à obtenir, et plus encore à maintenir. Les noirs antiques et médiévaux nous sembleraient bien grisouilles. 

Le noir constitue-t-il, au fait, une couleur? C'est la question posée par Michel Pastoureau dans son livre de 2008, opportunément réédité en "Poche" par Seuil dans sa collection "Points Histoire". Les images ont disparu, bien sûr. Le texte s'en lit d'autant mieux. Léger et maniable, "Noir, Histoire d'une couleur" offre en plus le mérite de ne pas gonfler les bagages. Je sais de quoi je parle pour avoir traîné nombre de "coffee table books", comme disent nos amis anglo-saxons, depuis l'hiver. Combien de temps encore produira-t-on des bouquins aussi lourds? Contrairement à ce que veut l'adage, la plage se retrouve rarement sous de tels pavés...

Rétrogradé par l'imprimerie 

Mais revenons à nos moutons, qui peuvent se révéler noirs, comme dans de récentes campagnes politiques suisses. L'histoire de cette tonalité se révèle en dents de scie, comme celle du vert, si bien traité en 2013 par Pastoureau. Couleur primordiale à en croire la Bible, puisque les ténèbres ont précédé la lumière, le noir a perdu son statut entre la fin du Moyen Age et le XVIIe siècle. Associé au blanc par l'imprimerie et la gravure, il occupa dès lors une position particulière. Isaac Newton (1643-1727) n'a pas arrangé les choses. Dans son spectre, l'Anglais ne lui trouva pas plus de place que pour le blanc. Les duettistes se retrouvèrent sur un banc de touche. 

Quand le noir est-il sorti de ce purgatoire? Très tard. "Au début du siècle précédent, ou même dans les années 1950, le titre du présent livre aurait pu surprendre certains lecteurs", prévient d'emblée l'auteur. N'oublions pas qu'au livre a succédé la photographie, puis le cinéma et la télévision, stylisés par l'absence de rouge, de jaune ou de bleu. Après avoir pris une teinte diabolique, les enfers ne brillant pas par leur éclairages, le noir souffrait en plus de son côté deuil. Le deuil, ce culte de l'absence. Et l'Europe fut le continent des femmes aile de corbeau après la guerre de 14.

La couleur chic 

Les coups d'éclat ont donc eu du mal à faire école. En 1926, Coco Chanel lançait pourtant sa "petite robe noire", tandis que le Galerie Maeght, à Paris, osait l'exposition "Le noir est une couleur" fin 1946. Le noir est lentement devenu ainsi "la couleur chic". Il en a perdu son aspect transgressif. La lingerie féminine noire aguicherait aujourd'hui moins que la blanche. Le monde à l'envers... Mais que voulez-vous? Le blouson noir ne peut plus refléter aucune révolte quand on met à bébés des brassières anthracite, avec peut-être même une tête de mort... 

A trop se répandre, le noir vire aujourd'hui à l'uniforme. "A la fois moderne, créateur, sérieux et dominateur", il signale aussi bien l'architrecte que le banquier. "Dans une manifestation réunissant stylistes et gens de mode, j'en ai plusieurs fois fait l'expérience, toute les femmes, absolument toutes, sont vêtues de cette couleur." Il n'y a plus que les endeuillées pour choisir d'autres tonalités. La perte d'un être cher (ou supposé l'être) ne fait plus l'objet d'aucun code, alors qu'on fixait des durées au deuil, au demi-deuil et au quart de deuil jusque dans les années 1920. Seule, la "poularde demi deuil" a survécu sur les menus de certains restaurants du Pays de Bresse.

Un code social et moral

L'ouvrage de Pastoureau (dont Seuil a également réédité "Bleu" en édition de poche) s'attarde bien sûr sur le Moyen Age, spécialité du monsieur, l'héraldique, son domaine de prédilection, et les périodes allant jusqu'au XXe siècle. Il faut dire que le XVIe comme le XIXe siècle furent les périodes où le noir domina le beau monde. Mis au point par les teinturiers vers 1350 afin de satisfaire une classe bourgeosie riche, à qui le rouge ou le bleu pétard demeuraient interdits par les ordonnances somptuaires, il a finit par séduire la noblesse dès 1400. Le XIXe, si bourgeois, fut le second âge d'or des hommes en noir, en quête de respect. Le noir constitue un code à la fois social et moral. Tout se tient dans ce livre remarquable et agréable à lire. 

Voilà. J'en ai fini pour aujourd'hui. Fondu au noir!

Pratique

"Noir, Histoire d'une couleur", de Michel Pastoureau, Point Histoire, Editions Seuil, 284 pages. L'auteur, né en 1947, annonce un "Blanc" et un "Rouge".  Photo (DR): Audrey Hepburn dans "Breakfast at Tiffany". La petite robe noire (elle est d'Hubert de Givenchy) et les lunettes noires.

Prochaine chronique le lundi 4 août. Le fonds Boissonnas a des problèmes au Centre d'Iconographie genevoise après avoir été acheté par la Ville.

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