Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

RÉÉDITION/Pascal Ory raconte "L'invention du bronzage"

Crédits: L'Oréal

«Le XXe siècle a connu la plus violente révolution corporelle de toute l'histoire humaine.» Et rapide, en plus! Pascal Ory le rappelle dès la préface de «L'invention du bronzage», qui connaît aujourd'hui sa réédition. Il faut dire que le mince ouvrage de l'universitaire français change ainsi de statut. En 2008, il avait paru aux marginales éditions Complexes. Il se retrouve aujourd'hui dans les Champs Histoire de Flammarion. Une énorme maison, mariée il y a quelques années plus par intérêt que par amour à Gallimard. Voilà qui change tout! La preuve, j'ai trouvé ce livre dans la vitrine du Relay de la Gare d'Austerlitz à Paris. 

Professeur émérite à la Sorbonne, l'auteur commence par vanter son courage. Normalement, un sorbonnard n'aborde pas de tels sujets. Trop superficiel, à l'image de notre peau. Les savants n'ont pas de chair, ou du moins ils affectent de la mépriser. Pour eux, seul compte l'esprit. «Il aura fallu les années 1970 pour que les sciences sociales s'engagent, non sans circonlocutions et circonvolutions, dans une enquête sur la culture sensible.» Il y a eu Michel Foucault. Une référence qui en impose encore aujourd'hui. Pour ce qui est de notre enveloppe de chair, Georges Vigarello a ensuite beaucoup fait. Il faut enfin citer Alain Corbin, à qui «L'invention du bronzage» se voit dédié en tandem avec Coco Chanel. Une dame fort peu universitaire en revanche. La révolution du corps relève en effet de «l'ig-noble». Quant au bronzage, il n'aurait pour certains rien de culturel.

Héliothermisme, naturisme et nudisme 

N'empêche que la grande vague a déferlé. Sous le Second Empire, vers 1860, «bronzer» reste encore pour le Littré le fait de recouvrir un objet d'une couche imitant le bronze. La chose n'a fondamentalement pas changé. C'est juste l'humain qui, dès les années 1920, recherche cet effet. Mais depuis quand exactement? Et dans quelles conditions? Voilà l'objet de cette étude, toujours en cours depuis un premier texte paru en 1987. C'est que la matière à traiter se révèle énorme. Il y a la presse, la publicité, les articles médicaux, les photos, les films d'actualité, la littérature. Le bronzage n'est de plus pas arrivé d'un coup. Il a derrière lui, ou plutôt avant lui, des choses plus sérieuses comme l'héliothermisme (pensez à «La montagne magique» de Thomas Mann!), le naturisme et son avatar simplifié le nudisme, le tourisme balnéaire et l'exotisme. Un cocktail explosif!

Toujours est-il que vers 1900, la femme conserve toujours un teint de lys, d'ivoire ou de marbre. Blanc. Tout est fait pour préserver ce signe extérieur de richesse. Une femme hâlée est paysanne. De nombreux produits permettent de maintenir la pâleur. L'ombrelle règne en été. Le visage se couvre de voilettes et même de voiles. Le basculement se produit après la Première Guerre mondiale. Il affecte les dames de la bonne société. Pour une fois, une révolution part du deuxième sexe, comme dira plus tard Simone de Beauvoir. Puis le bronzage descend dans les couches plus modestes d'une société encore très rigide. Non sans oppositions, notamment médicales. On ne saurait dire qu'il règne depuis de manière constante. Si le populaire se fait toujours griller les fesses en juillet ou en août, la mode impose parfois d'autres canons. Et les mots «cancer de la peau» font tout de même peur. Le Soleil n'est pas forcément notre ami.

L'Ambre solaire

Pascal Ory a dépouillé beaucoup de presse féminine. Il a surtout utilisé «Vogue», qui s'adresse aux élites, «Marie-Claire», né dans la seconde moitié des années 30 à l'intention d'un public urbain et progressiste, et enfin «Le petit écho de la mode», aujourd'hui disparu qui visait un public plus rural, supposé traditionnel. Chaque phrase rédactionnelle, dûment décryptée, se révèle du coup significative d'une évolution, d'une concession ou d'une crispation. Il y a aussi de la publicité. Deux produits peuvent ici se voir considérés comme des jalons. C'est d'abord «L'Ambre de Chaldée», lancé dès 1927 par le couturier Jean Patou. Une huile de luxe se parant du nom d'une des plus hautes civilisations antiques. Puis, en 1935, a surgi «Ambre solaire» de L'Oréal. Une firme qui a su mettre le mot «or» dans son nom. C'est le bronzage rapide assuré, comme Nescafé créera l'instantané en 1938. L'Ambre connaît vite un destin fulgurant, devenant parallèlement une crème dès 1951. Ajoutez à cela les lunettes solaires, auparavant considérées comme des sortes de prothèses médicales. La «Ray-Ban» naît aux Etats-Unis en 1937. C'est un objet «a priori utilitaire». Mais certes pas quand elles sont plus tard utilisées à la Serge Gainsbourg dans une boîte de nuit! 

Voilà. Il ne reste plus à l'auteur qu'à aborder le thème délicat de la confusion des races dans une époque coloniale comme les années 1930 et celui, plus aisé, de la civilisation des loisirs. Il est aussi question avec lui d'émancipation féminine. De consensus social, ou au contraire d'esprit de classe. «Dans une société dont les principes se fondent sur l'expression supposée autonome d'un suffrage supposé universel, considérer comme répréhensible le choix de bronzage plutôt que de la pâleur, des programmes de TF1 plutôt que d'Arte, ne va pas de soi.» Bronzer c'est appartenir à un groupe. A une caste. A une forme d'esthétique. C'est un choix d'exprimer son corps face à celui des autres. On ne bronze pas forcément idiot, puisque, comme diraient les "intellos", on "donne du signe".

Pratique

«L'invention du bronzage», de Pascal Ory, Champs Histoire aux Editions Flammarion, 155 pages.

Photos (L'Oréal): Deux affiches anciennes pour "Ambre solaire".

Prochaine chronique le samedi 18 août. La Fondation Prada de Venise donne dans le philosophique. Attention les vélos!

 

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